"L’Etrange vie de Nobody Owens", conte gothique de Neil Gaiman

British Ghost Story

Nobody n’est encore qu’un nourrisson quand sa famille est froidement assassinée par le "Jack", tueur mystérieux hantant les ruelles londoniennes. Il réussit à lui échapper et trouve refuge dans le cimetière voisin. Là, il est recueilli par un couple de fantômes locaux, les Owens, qui décident alors de le cacher et de le protéger au sein de la communauté ectoplasmique. Accompagné de son tuteur Silas, un être à la fois vivant et mort, Nobody va alors grandir peu à peu dans le royaume des morts, conscient néanmoins que lui-même vit encore. S’enchaînent alors aventures cocasses, tendres ou effrayantes, pour un apprentissage de la vie et de la mort au sens propre. Mais toute chose à une fin et le retour du Jack sonne le glas d’une période insouciante…

Retour aux sources ?

La sortie en format poche de L’Etrange vie de Nobody Owens permet de découvrir une œuvre lauréate des prix Hugo et Locus en 2009. Déjà primé des mêmes récompenses en 2002 pour American Gods (ainsi que du Hugo de la meilleure nouvelle courte en 2004 pour Une étude en vert), Neil Gaiman revient ici à ces premiers amours.

Entre roman d’apprentissage et conte gothique, L’étrange vie de Nobody Owens porte plus que jamais la marque de l’auteur de Sandman et ses codes narratifs clair-obscur oscillent toujours entre mélancolie et renaissance, règles du passé et liberté en devenir. Ainsi, il n’hésite jamais à teinter d’humour juvénile un tableau morbide où les figurants brisent les entraves réglementaires pour affirmer leur propre identité. Oui, l’œuvre de Gaiman est sombre et nostalgique, mais ne sombre jamais dans un abîme contemplatif puisque ses personnages entrevoient tôt ou tard la lumière.

Si ce livre ressemble furieusement à un script burtonien ou de la grande époque de la Hammer, Gaiman brouille les pistes au fur et à mesure, respectant son univers graphique personnel, déjouant au passage toutes les attentes et prévisions du lecteur. Si le personnage du Jack fait référence de prime abord au célèbre tueur londonien, la découverte de ses origines (qui d’ailleurs est un moment charnière dans le récit) renvoie plus facilement à l’univers d’Entremondes du même auteur.

Danse avec les morts

Mais la grande force du récit réside dans le traitement des rapports entre les vivants et les morts, où Gaiman inverse le schéma narratif habituel : les fantômes du cimetière deviennent conscience éducative et montrent plus d’humanité à l’enfant que les vivants ; en cela, Gaiman n’hésite pas à bousculer les règles du genre avec cette approche peu courante. En outre, par le choix du prénom du héros, (Nobody = personne), Gaiman désincarne son personnage principal et renforce l’idée qu’il n’appartient à aucun des deux mondes ; être vivant élevé par des morts, il n’a donc finalement ni les repères ni l’essence le rattachant définitivement à l’un d’eux. Sa quête existentielle se confond avec un long apprentissage mené par un tuteur connaissant finalement la même fortune.

Pourtant, Nobody ne se sentira jamais aussi vivant que dans le monde des morts. Il y a quelques années, Michele Soavi dans Dellamorte Dellamore transmettait à l’écran le principe que les vivants morts et les morts-vivants sont de la même race. Avec cet ouvrage, Gaiman illustre plus que jamais ce principe.

Tantôt touchant et tantôt macabre, il résume les différents aspects de l’univers qu’il a crée au fil des ans. De là à déduire que Sandman et L’étrange vie de Nobody Owens sont l’alpha et l’omega de l’œuvre de Gaiman, il n’y a qu’un pas.

À déguster si vous tenez à découvrir des aspects de la culture gothique ailleurs que dans les films de Tim Burton.

François Verstraete


Neil Gaiman, L’étrange vie de Nobody Owens, traduit de l’anglais par Valérie Le Plouhinec, J’ai lu, avril 2012, 251 pages, 6,90 euros

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1 commentaire

anonymous

Un livre à lire.