« Les Sex addicts » de Florence Sandis, quand le sexe devient une drogue dure

Les Sex Addicts de Florence Sandis est un livre à plusieurs lectures. Personnellement, la lecture que j’en fais est un peu éloignée du sujet, peut-être parce que je suis une femme et que le témoignage de Vincent m’a laissée sidérée, en colère et découragée… Je vais m’en expliquer.

Tout d’abord, l’ouvrage témoigne sans ambages de pulsions sexuelles irrépressibles, de dépendance extrême au sexe qui touchent des hommes et des femmes de toute catégorie, aux antipodes des profils attendus, telle cette femme au foyer sans histoire qui découvre en fin de quarantaine les joies du sexe à s’en gaver de façon frénétique sans que sa raison ne puisse jamais s’y opposer. Tous admettent que cette addiction est contraire à leurs valeurs. Mais une addiction est justement par essence un état de fait que rien ne peut enrayer, ainsi piétinent-ils leurs valeurs en toute connaissance de cause, et peut-être même cette mise à mal est-elle une composante de leur jouissance.

 

La dépendance sexuelle ressemble en fait à toutes les autres dépendances, alcool, tabac, jeu, drogues plus ou moins dures. Les composantes identiques : mensonges, fuite du quotidien, recherche d’émotions toujours plus grandes, relâchement des liens affectifs de l’entourage, capacité de donner le change. Parfois ou souvent jusqu’à l’écœurement de la personne dépendante, mais le haut le cœur ne dure jamais, et tout recommence.


Florence Sandis est sans parti pris : recueillir les témoignages sans chercher à juger, retranscrire telle quelle la crudité des mots ou des situations, nécessaire pour donner une idée de la violence inouïe de ces pulsions. Car il ne s’agit pas de goût prononcé pour le sexe, ni d’obsession douce, ni de vie débridée. Non, il s’agit de bites qui pensent et réclament, de fentes qui veulent être remplies, d’exigence de baiser ou de se branler de façon compulsive, toujours, encore et encore, là, tout de suite. Femmes et hommes indifféremment victimes de cette addiction, jeunes, âgé(e)s, hétéros, homos, en couple ou pas, toutes catégories sociales confondues.


Stéphane a des relations sexuelles deux à trois fois par jour. Lisez le livre pour comprendre à quel point sous des visages et des profils tout à fait ordinaires peut se planquer l’envahissement du sexe qui bouffe la raison comme de l’acide. Céline découvre sur la tard le plaisir dans les bras d’un premier amant. C’est l’étincelle. Elle n’aura de cesse d’engloutir tout ce qui se raidit à portée d’elle. C’est son mari, par amour qui la sauvera, mais assez tard, de cet engrenage. Ce n’est que lorsque les dépendants sortent du déni d’addiction qu’ils peuvent se faire aider et soigner. Car ils veulent en sortir, au contraire des amoureux du sexe qui ne sont pas maladivement dépendants et entendent bien cheminer dans cette direction en toute liberté.

 

Les malades du sexe sont soignés comme les malades de l’alcool, du jeu, de la drogue. Si ce n’est que les psys, Jean-Benoît Dumonteix ou Marc Valleur, ne proposent pas de produits de substitution pendant la cure de sevrage. Après chaque témoignage, le psy pose son diagnostic, tente de faire comprendre (enfance, adolescence…), indique les moyens pour s’en sortir. Là, je dois dire que je n’ai rien appris de nouveau, ce sont les thérapies de n’importe quelle addiction et les chemins classiques de la psychothérapie. Cette partie du livre n’est pas la plus étonnante.

 

Si j’ai éprouvé un choc à la lecture de ce livre, ce n’est pas à cause des révélations courageuses des témoins. Ma morale n’est pas choquée, mon échelle des valeurs n’est pas sens dessus dessous, bref, les sex addicts ne me choquent pas. Les faiblesses des hommes et des femmes m’émeuvent plutôt.

 

Témoignage choquant

 

Ce qui me choque profondément, c’est le témoignage de Vincent. Non pas sa propre addiction ni, après tout, celle de son boss pour lequel il s’est compromis et par lequel il a été contaminé. Non ! L’objet de ma profonde colère c’est son témoignage sur les liaisons répugnantes du pouvoir politique et du sexe. Cette confession est un choc. On n’y parle pas de sexe joyeux, de rencontres souriantes, de chair partagée. Nous vivons encore au Moyen Âge, la femme est encore la femme des cavernes, celle de la Guerre du feu. Dès qu’un homme détient un pouvoir politique, il est en danger d’addiction sexuelle pure et dure. Le témoignage est affligeant. Selon le pseudo Vincent, lui-même impliqué dans une affaire de mœurs avec l’homme politique pour lequel il rabattait, la sphère politique est un immense baisodrome où la femme n’est qu’une servante soumise au droit de cuissage, bonne à se mettre à quatre pattes pour serpiller à ses pieds la culotte baissée. La femme est de la chair à baiser, ni plus ni moins. Ainsi que le dit de façon fort imagée Vincent : après un meeting, le politique a besoin de décharger son adrénaline et sa tension. Je vous fais grâce ici de force détails du repenti. Mais les façons de procéder sont celles de malfrats et de délinquants sexuels. Édifiant ! On peut toujours croire en les bienfaits des quotas et en l’égalité des droits de la femme, on en est loin, si loin… Et tant que les décideurs de notre société auront de nous cette image de repos du guerrier. « Les hommes de pouvoir ont une position phallique quasi divine. S’ils n’ont fait un travail sur eux-mêmes ou que leur structure psychologique est fragile, cela engendre un tel sentiment d’impunité qu’ils peuvent en arriver à des dérapages graves. »


Vincent affirme n’avoir pas avoué le quart de ce qu’il sait des pratiques de l’addiction sexuelle en politique. Même au sénat ça baisouille sec depuis le Viagra nous dit-il. Bon, après tout, les sénateurs ne sont peut-être pas tous sex addicts… Mais cela fait carrément peur quand les pratiques de rabattage de jeunes femmes sont identiques à celles des macs.  Vincent affirme que ce qu’il a vécu avec son boss n’est pas un cas isolé, les exemples qu’il nous donne sans toutefois nommer personne (qui se reconnaîtront) sont effrayants. La fonction de rabatteur qu’il exerçait est monnaie courante : « Rabatteurs le soir, voiture-balai le matin..."Ou bien tu la fermes, et on pourra te rendre service quand tu en auras besoin, ou bien tu parles, et je te pète les deux tibias à coups de barre de fer." » Il ne s’agit pas de prostituées, mais de femmes repérées dans l’assistance par le politique et levées par le rabatteur afin qu’elles puissent les décharger de leurs tensions… Des jeunes femmes naïvement flattées d’avoir été choisies et qui ne savent pas où elles mettent le pied.

 

Le témoignage de Vincent fait de cet ouvrage un livre d’utilité publique. Une prise de conscience qui devrait secouer le bananier. La loi sur le harcèlement sexuel a été abrogée, un vide sidéral est désormais offert aux prédateurs que sont les sex addicts politiques, ceux qui me choquent, parce qu’ils font de leur pouvoir une arme au service de leur dépendance.


Céline, Jérôme, Samir, Stéphane, Allia et James, quant à eux éclairent de leurs confidences confiantes et émouvantes les difficultés à cerner le moment où le goût immodéré du sexe peut entraîner dans la solitude et la désespérance, bien au-delà du plaisir et de la jouissance. Un cruel duel oppose leurs pulsions sexuelles aux flashes de leur lucidité. Cette impuissance et cette souffrance sont troublantes. Elle rappelle trop bien celle de tous les dépendants aux drogues dures, dont on ne guérit jamais vraiment, tous préfèrent employer le mot « rémission ».

 

En fin de livre, le mouvement « no sex » est évoqué. Qui serait aussi, finalement, une forme d’addiction. « On ne peut s'empêcher de ne pas consommer du sexe. » Comme quoi, le trop nuit au bien !


Enfin, si le questionnaire test auquel vous êtes invité à répondre est positif, prenez un rendez-vous à l’hôpital Marmottant où la prise en charge de cette pathologie est assurée. Les psychiatre et psychologue Marc Valleur et Irène Codina en parlent. Merci à eux de ne pas porter un regard moralisateur sur les sex-addicts !

 

Anne Bert

 

Florence Sandis, avec Jean-Benoît Dumonteix, Les Sex addicts, Quand le sexe devient une drogue dure, Hors Collection, mai 2012, 272 p., 19,50 €

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