Kijno e(s)t l’utopie, ou l’art de voir autrement le monde

Il est si rare d’être surpris – dans le bon sens – qu’il convient ici de le souligner : vous tenez entre les mains un catalogue de très haute tenue. Si grandes furent mes déceptions en ouvrant celui de l’exposition Soutine au musée de l’Orangerie voilà quelques années, ou tout dernièrement celui de Buffet au Musée d’art moderne, que la surprise fit chaud au cœur.

Ainsi donc, si l’on s’en donne la peine, il est possible de mettre en pratique un album magistral : maquette inventive mais non impossible à lire, qualité des reproductions, typographie et papier, couverture et concept…  une œuvre d’art à part entière au service d’un destin hors du commun, celui de Ladislas Kijno (dont le site officiel vient d’ouvrir), né à Varsovie en 1921, le plus français des peintres polonais – ou l’inverse ?

 

Grand candide parmi ses pairs, Lad cultiva son jardin mieux que quiconque, contre vents et marées, dressant ses balises comme autant d’étendards à la face rougeoyante d’un monde en feu qui joue sans cesse au pompier pyromane. Philosophe-communiste, autant dire anarchiste, Lad aimait les Hommes et s’employait à reconstruire dans un temps arrêté les impossibles desseins que ceux-là même, faute de miroir, ne parvenaient plus à percevoir – et encore moins à concevoir – ce fameux pendant de leurs impossibles méfaits.

Seul l’artiste stoppa l’horloge pour décrire par l’image ces attentats contre Nature, et parfois s’invita aussi à intervenir dans des livres pour compléter le discours poétique qui, lui aussi, résonnait d’indifférence dans l’écho consumériste du monde moderne.

 

Et si la peinture était une fonction organique, sexuelle, corticale, à laquelle je ne puis échapper, une nourriture aussi indispensable que le pain que je mange, le vin et l’eau que je bois, l’air que je respire, le soleil qui me chauffe, l’ombre qui me protège, la terre où je marche. Et si Malraux n’avait pas eu tout à fait raison en disant que l’art était un supplément d’âme. Et si l’art était l’âme elle-même.

 

Alors qu’elle autre nom donner à cette petite rétrospective que utopie ? Petite, non par la qualité des œuvres montrées au public, mais petite par l’ambition obligatoirement revue à la baisse du grandissime projet initial qui devait, en novembre 2018, être présenté au Tripostal de Lille, sur plus de 4500 mètres carrés. Après l’extraordinaire exposition de juin 2000 au Musée des Beaux-arts de Lille, ce projet titanesque mais ô combien stimulant et vivifiant ne verra pas le jour à cause de la crapulerie de l’ami de toujours, le marchand d’art Antonio Sapone, condamné en première instance en février 2017 pour détournement d’œuvres d’art. L’homme indélicat a fait appel.

Celui qui faisait des déclarations larmoyantes en décembre 2012, jurant quil consacrerait la fin de sa vie à faire rayonner une œuvre qui est « la meilleure », se refuse à rendre à Malou Kijno les 135 toiles qui lui appartiennent, arguant qu’elles lui auraient été confiées par Lad de son vivant (et se refuse aussi à les prêter malgré les engagements de Martine Aubry). Quand c’est lui qui est allé les chercher (« pour les mettre à l’abri »), qu’aucun papier aucun n’atteste de la légalité qu’il a de les conserver, ce ne sont pas les toiles que Lad devaient à son marchand par contrat mais les tableaux personnels de l’artiste !
Mais comme trop souvent dans l’histoire de l’art, des Maeght aux Wildenstein sans oublier Rosenberg, ce ne sont que scandales sur scandales, extorsions, détournements, vols et petites rapines !
Petits esprits surtout, l’impudent Sapone – domicilié à Monaco, comme par hasard –  compte sur le temps (Malou à 95 ans) pour détourner à son profit des dizaines de tableaux. C’est sans compter sur les héritiers qui ont juré de lui faire rendre gorge, et le verdict de la première instance leur donne raison. On attend avec impatience l’hallali…



Mais revenons-en au présent.

Une fois que vous aurez vu de vos yeux ces merveilles  – noubliez pas de lever la tête pour voir les fameuses stèles dédiées à Neruda qui furent présentées à la Biennale de Venise en 1980 –, le catalogue sur les genoux, vous revisiterez lentement, page à page, l’extraordinaire destin de l’un de nos plus grands peintres qui… n’aurait jamais dû peindre (sic). Kijno s’orientait lentement vers la mystique, entre philosophie et religion, tâtonnant au milieu des livres quand la maladie l’envoya respirer l’air pur des montagnes. L’ennui de la réflexion qui parfois tourne en rond sur les hauts-plateaux le pousse à reprendre goût au dessin qu’il pratiquait depuis sa tendre enfance, puis la peinture aussi se signala derechef dans ses désirs d’ailleurs. Le plateau d’Assy sera donc son second berceau.
À double titre puisqu’en sus de lui révéler son juste chemin, il croisera aussi celui d’une belle bretonne qui deviendra son épouse pour la vie…

 

Kijno s’est toujours voulu maître de son destin puisqu’après la Seconde Guerre mondiale tout est à reconstruire, à repenser – et au premier chef, l’art – il retrousse ses manches. Il change de braquet comme un cycliste en pleine ascension du mont Ventoux : retour aux fondamentaux, ces matrices communes du figuratif et de l’ornemental pour (re)donner à l’art, par leurs entremises, cette nouvelle respiration qui le sauvera de l’asphyxie.

La vie devient son seul mot d’ordre – puisque la mort ne veut pas de lui malgré la maladie – et l’Histoire à travers l’étude des mythes de l’humanité qui vont rythmer son travail, des variations sur les Bronzes de Riace à l’Hommage à Andreï Roublev en passant par le Théâtre de Neruda

Ainsi que l’a écrit Raoul-Jean Moulin, c’est là son territoire d’images sédimentaires, hors du commun de l’abstraction et de la figuration. Parce que je peins une emblématique, écrit Lad, je travaille sur les signes que les peuples élaborent et si j’ai choisi de peindre des suites thématiques à partir d’hommes tels que Roublev et Neruda, c’est bien parce que ces hommes signifient à eux seuls des civilisations.


 

Kijno est de cette extraordinaire génération de 1945-55 (Bazaine, Lapicque, Staël, Estève, Soulages, Poliakoff) qui a fait émerger une emblématique de la conscience. Kijno ne peint pas avec des concepts, est-ce sans doute pour cela que l’histoire l’a un peu oublié – elle qui ne suit désormais que le marché – et lui qui n’a jamais tranché entre le figuratif et/ou l’abstrait est demeuré fidèle au tableau : il appartient au dernier âge de la peinture.
Avec Kijno, le monde se découpe en éléments fondamentaux, l’artiste insiste sur l’aspect énergétique des choses et adopte cette philosophie : on ne peint pas ce qu’on voit, mais le choc qu’on a reçu.
Kijno se joue de ce faux débat tradition/ modernité car le tableau n’est pas un exercice intellectuel, mais un engagement total !

Kijno interpelle l’absolu, célèbre le sacré (tout en se méfiant du divin) : son art stigmatise son éternel besoin d’approuver le rayonnement du réel ou plutôt la conscience d’une espèce d’obligation à célébrer ce merveilleux présent qui se complait à se cacher.

Alors, en effet, Kijno e(s)t l’art d’aimer quoiqu’il en coûte puisque le monde est ainsi fait, construit, paradoxalement, autour d’un premier axe, l’amour, dévoyé, détourné, déchiré mais demeurant, malgré les épaisseurs de malheurs qui ont tapi l’histoire de l’humanité. L’artiste seul est capable de soulever la fonte du mal pour laisser filtrer la lumière… Preuve toutes ces étoiles qui scintillent au-dessus de nos têtes et qui fascinaient tant Lad au crépuscule de sa vie.

 

La peinture est un métier qui tue.

D’une façon ou d’une autre il faut y laisser sa peau.



La grande utopie de Kijno se déroule sur plusieurs des lieux artistiques

de la ville de Saint-Germain-en-Laye :

Manège royal / du 18 mars au 14 mai 2017

Heures d’ouverture : du mercredi au dimanche, 14h - 19h / gratuit.

5, rue Saint-Louis, 78100 Saint-Germain-en-Laye.

L’exposition (près de 300 œuvres) qui est accompagnée par la projection du film de Dominik Rimbault, Kijno, le peintre rebelle, s’organise de façon chronologique et thématique : "Nord / Sud" qui montre le passage vers l’abstraction (1950) avec l’apparition des "Figuiers" et des "Galets" ; "Signes premiers", "Écritures blanches", "Mécaniques mentales" qui mettent en avant le geste et la rapidité d’exécution (1960) ; les "Balises", Les "Voyages", "Le rêve de Gauguin"… qui montrent à partir des années 1970 jusqu’aux années 2000 un retour vers la forme et le dessin.

Deux autres importantes sections thématiques consacrées au "Froissage" et à la "Vaporisation" illustrent les inventions formelles de Kijno qui font de lui un des piliers de l’abstraction lyrique et un des précurseurs de l’utilisation du graffiti dans la peinture.

Trois complexes monumentaux viennent compléter cette présentation : Le Théâtre de Neruda, les 10 Bouddhas de Vascoeuil et les 14 stations

du Chemin de croix réalisé avec Robert Combas.

À l’Espace Vera

Kijno et la poésie

Kijno est intervenu dans des recueils de poètes tels que Louis Aragon,

Francis Ponge, Pablo Neruda, Arthur Rimbaud ou encore Bernard Noël… des papiers froissés, des livres et éditions rares de l’artiste enrichissent cette présentation.

À la médiathèque

Pour découvrir les estampes de l’artiste (gravures, lithographies et sérigraphies) au travers de La bibliothèque idéale de Kijno.

Une conférence se déroulera le 22 avril 2017 dans l’auditorium à propos de Kijno, la musique et la poésie.

À la CLEF

À partir du 22 avril 2017, exposition Balises pour Kijno.

Le Collectif d’art urbain du 9e Concept et Robert Combas illustrent

quelques jalons de l’œuvre de Kijno avec les Balises pour Angela Davis.

Le 22 avril 2017, un concert de Robert Combas, sera organisé dans ce lieu ainsi qu’une lecture des Îles de Jean Grenier par la comédienne Julie Brochen.

 

Le monde est élastique, sphéroïdal et constamment en expansion ; il y a plusieurs mondes, la matière est multiple, comme stratifiée. On part d’une machine et on arrive aux rythmes d’un figuier ou aux fonds marins ; inversement, on part de la croupe d’un cheval, d’une courbe de violoncelle, d’un sein ou d’un visage, et on arrive finalement à une gigantesque mécanique mentale. Des choses nous échappent, nous glissent constamment entre les doigts, imperceptiblement, comme du sable ; impossible de rester dans l’objet : il y a des transmissions secrètes et contradictoires, des corrélations, des formes, des forces premières, une énergie, des courants ascendants, des forces magnétiques, des marées motrices, un va et vient constant : tout cela bouge, tout cela craque, tout cela se tient, et il faut en rendre compte sur cette petite surface à deux dimension qu’est la toile.

 

François Xavier

 

Renaud Faroux (sous la direction de), La grande utopie de Ladislas Kijno, 235 x 275, reliure articulée en carton contrecollé, 350 reproductions, Éditions d’art Somogy, mars 2017, 256 p. – 35,00 €

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