René-Xavier Prinet, sûr et discret peintre du temps

Les liens existent, aussi évidents que discrets. Regarder certains tableaux de René-François-Xavier Prinet revient à lire quelques pages de Marcel Proust, au temps où la côte normande était la destination privilégiée de la société parisienne. Une société disparue qu’on ne peut connaître qu’à travers les écrits publiés alors et voir désormais dans sa réalité sociale et culturelle que grâce aux peintres et à leurs toiles. Elles vivent des reflets de la Belle Epoque, elles en sont pour nous la mémoire.

Le titre de cet ouvrage est bien choisi. Le temps perdu n’a jamais été autant du temps retrouvé. Voire suspendu, puisque rapporté tel que vécu. Le pinceau de notre artiste s’installe à leur jointure. En invitant le regardeur d’aujourd’hui à se promener sur la plage de Cabourg d’hier, il l’emmène dans un monde neuf pour lui, soudainement  ancien, révolu, hors des modes actuelles. Le voici à Balbec, la cité imaginaire de l’écrivain. La restitution du peintre est en revanche réelle, sans prisme déformant. Prinet connaît par cœur les lieux et ses habitants. Elégance des toilettes que le vent agite, jeux des enfants sur la plage où passent des cavaliers, villas en arrière de la dune de sable, cieux ourlés de nuages qui dérivent, il les décrit avec l’amour de l’artiste qui contemple. Le décor se répète à première vue, les personnages aussi. A bien observer, rien n’est jamais pareil. Les perspectives changent, les tenues indiquent le moment de la journée, de l’heure de bain à celle du thé. Le climat surtout impose ses humeurs, nécessitant d’avoir un parasol ou de bien tenir sa capeline (Sur la digue ou Coup de vent, huile de 1905). Un éventail de teintes, de tenues estivales, d’attitudes distinguées. Après le temps des vacances, retour à Paris.

Que fait-on dans les salons de la capitale? On interprète au piano un morceau de Reynaldo Hahn, on joue au billard, on lit sans vraiment lire car on observe discrètement la famille ou les amis, les femmes parlent à voix douces (La Confidence, 1907). Impressionnisme, symbolisme, réalisme, dans l’œuvre de Prinet, les mouvements esthétiques paraissent s’atteindre, interférer à différents niveaux et à différentes époques, assurant aux sujets à la fois unité et diversité.

Il est le témoin incontestable de chaque scène, il en retire le parfum, les bruits, l’intimité. Le Pique-nique, présenté au Salon de 1903, évoque Monet et son Déjeuner sur l’herbe. Il ferait pour un peu penser à quelques Winterhalter, quand les crinolines s’étalent en corolles autour là de l’impératrice, ici de la nappe étendue sur le gazon. Une touche de modernité et d’émancipation en plus.

Au fil des années, René-François-Xavier Prinet, qui enseigne (Dunoyer de Segonzac fréquente son atelier) expose régulièrement en France et à l’étranger. Il  a évolué dans sa manière et ses thèmes. Ayant trouvé le sien propre, sans totalement oublier le style académique appris auprès de Gérôme, il s’en éloigne avec assurance. Cela se manifeste par la liberté dynamique de la touche, l’harmonie audacieuse des couleurs, une lumière davantage incisive, des cadrages plus osés. Prinet aborde en parallèle la décoration, l’histoire, le genre, l’illustration, entre autres du livre d’Anatole France, « Le crime de Sylvestre Bonnard », publié en 1881. Il écrit deux livres, une « Initiation à la Peinture » et une « Initiation au dessin ».

Son œuvre sans doute la plus connue et la plus commentée est La Sonate à Kreutzer, « représentation de la passion…montrant l’ambition du peintre de suggérer l’attirance physique entre un violoniste et une pianiste et du lien que crée la musique entre eux ». Ainsi que le note avec justesse l’auteur de ce livre, ce qui ne serait qu’une mince anecdote acquiert une seconde ampleur et séduit par les contrastes appuyés entre la robe moirée, le vêtement noir, la partition blanche, l’ombre autour du couple amoureux. Elle rappelle Beethoven et Tolstoï bien sûr, mais aussi, note Catherine Gendre, Le Baiser d’Edvard Munch, antérieur de quelques années à peine. « Dessinateur très sûr, successeur de Fantin-Latour dans un certain genre de portraits d’intimité familiale, il représente ce qu’on a appelé la mesure française » écrivait Jacques-Emile Blanche. Ancienne conservatrice du musée Lambinet, historienne d’art, Catherine Gendre publie ici la seule monographie disponible à ce jour. Prinet sort de l’oubli. Son œuvre, sans doute inégale est enfin réévaluée, expliquée. Comme Proust l’avait fait par la plume, Prinet nous fait voir une société de l’intérieur. Ces pages sont complétées par une biographie, une bibliographie, la liste des expositions et le répertoire des œuvres.

Dominique Vergnon

Catherine Gendre, Prinet, peintre du temps retrouvé, 28x25 cm, 170 illustrations, Somogy éditions d’art, mai 2018, 192 pages, 35 euros.

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