Léonard de Vinci, au plus près du génie

On n’entre jamais dans ce royaume appelé Léonard de Vinci sans une certaine émotion. Comment bien en parler, écrire à son sujet, décrire ses œuvres? Ses dimensions d’homme inventeur et de peintre créateur sont immenses. Cela implique un certain respect, de la déférence. Une déférence que l’on voit sur le tableau de Jean-Auguste Dominique Ingres, de 1818, qui montre François 1er s’agenouillant devant l’artiste et recevant ses derniers soupirs. L’histoire n’est pas ainsi, la réalité est autre, naturellement, mais Ingres avec cette œuvre magistrale renvoie à plusieurs points de l’histoire, à l’affection partagée, à la valeur des arts à la cour.
Devant un tel génie salué unanimement par l’humanité, déjà de son vivant, depuis sa mort évidemment, le roi s’incline et nous après lui. Comme le prouve cette année la célébration des 500 ans de sa mort, le 2 mai 1519, les hommages ne se sont pas arrêtés.

Que l’on admire dans un regard d’ensemble La Madone Benois ou celle à l’œillet, L’Annonciation de 1478 au Louvre ou celle de 1473 aux Offices à Florence, le portrait de La Belle Ferronnière ou de celui de La Dame à l’hermine, qui est à Cracovie, ou encore que l’on en observe les détails comme le propose ce nouvel ouvrage de Stefano Zuffi, historien d’art spécialisé dans la Renaissance, il y a toujours comme une aura de mystère, de beauté à peine appuyée mais par cela même dépasse le visible, de questionnement latent. Si les dessins à la plume et l’encre, à la mine d’argent, à la sanguine, parfois avec des tons de lavis, apparaissent d’une lecture plus immédiate, la part d’énigme est présente, les pourquoi n’ont pas forcément de réponses.

Léonard de Vinci met une espèce de distance entre l’œil et sa pensée, il livre ses intuitions, pas ses solutions. Il suffit de se rappeler que le Codex Atlanticus que conserve la Biblioteca Ambrosiana de Milan compte plus de 1100 feuillets ! Projets, esquisses, études, exposés techniques et recherches anatomiques ont une simplicité apparente et sont en vérité d’une complexité savante. Léonard, l’immortel artiste qu’on se permet de nommer par son prénom et d’en faire ainsi un simple mortel familier (il se laissait sans doute interpeler ainsi par ses contemporains), illumine par son intelligence nos propres réflexions.

Il n’y a de domaines de la connaissance qu’il n’ait abordés, il est cet homme de Vitruve qui avec ses mains et ses pieds touche en même temps le cercle et le carré, inscrit de manière équivalente dans l’un et l’autre espace. Il atteint en cela l’universel. Lui qui avait pour seul maître la nature, il est et reste un maître planétaire. Génie et géant, les mots se rapprochent, dès leur début !  

Devant La Cène, qui est peinte comme l’on sait sur le mur du réfectoire de l’église Santa Maria delle Grazie à Milan, Louis XII, saisi de ferveur et d’admiration, aurait espérer que l’on détache la fresque qu’il aurait emportée. Giorgio Vasari dans ses « Vite » note, non sans finesse, que « cette peinture était d’une telle noblesse par sa composition comme par l’incomparable soin de son exécution, qu’elle inspira au roi de France le désir de l’emporter dans son royaume.

    

    

 

Il rechercha par tous les moyens des architectes capables de l’armer de traverses de bois et de fer pour permettre un transport sans danger. Il n’aurait pas regardé à la dépense, tant il la désirait. Mais elle avait été réalisée sur un mur ; sa Majesté en fut pour son désir, et l’œuvre resta aux Milanais ».

Anatomie, sourires, animaux, gestes, enfants, la photographie approche l’œil au plus près des tableaux, ces détails souvent infimes qui un à un donnent à la composition générale son allure, sa noblesse, sa compréhension, soudain s’imposent, deviennent de grands éléments constructeurs. On salue alors la main et l’idée qui ont jusqu’à l’infiniment petits, patiemment, sans rien négliger, travaillé à cette harmonie totale, comme si pour Léonard de Vinci tout devait être parfait, rien ne devait être négligé. Il faudrait ajouter dans les chapitres retenus et commentés par Stefano Zuffi les couleurs, les feuillages, les bijoux, les cheveux, les arrières plans de montagnes et d’arbres. Sans oublier le merveilleux sfumato, qui ici et là, orne les fonds comme l’aurore annonce le jour et crépuscule la nuit.

L’auteur a vu juste, on est touché encore davantage quand on a, en quelque sorte pour soi et sans contrainte de temps, le privilège de voir exposé de si près cet héritage esthétique.     

 

Dominique Vergnon

Stefano Zuffi, Léonard de Vinci par le détail, 145 illustrations, 240 x 325, Hazan, février 2019, 224 p. -, 39,95 euros

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