Pascal Marmet, Le Roman du café

En écrivant Le Roman du café, Pascal Marmet avait-il en mémoire l’éblouissement de Stendhal sortant de l’église Santa Croce de Florence après avoir visité les nombreux musées de la ville? L’entendait-il exprimer sa grande émotion et «les sensations célestes» qui faisaient chavirer son cœur? Lui seul le sait.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que son livre dégage un parfum semblable à ce curieux syndrome connu sous le nom de notre écrivain-voyageur. Raison de plus pour nous y intéresser ici, dans la mesure où l’on pourrait extrapoler les effets que suscite en nous le message secret et enchanteur transmis aux âmes non seulement par la beauté des œuvres d’art, mais aussi par les saveurs du monde. Et cela sans trahir l’auteur du «Rouge et noir» pour qui le roman était «un miroir que l’on promène sur une grande route». Car, devant l’assaut du fictionnel, cette définition du réalisme littéraire ne peut que reconsidérer à la fois la question de l’identité du porteur de la pellicule argentée et celle de la nature de cette imago mundi qu’elle scrute. Pascal Marmet opte plutôt pour la perspective des correspondances baudelairiennes qu’il savoure désormais dans l’immanente déclinaison des choses en une explosion de sonorités, de couleurs et d’arômes – victoire pleinement partagée de celui qui goûte le nectar d’un monde où seule la métaphore a droit de cité, et trouve refuge en ce que Lucian Blaga, un poète roumain, nommait «la corolle de merveilles du monde». Et, c’est justement ce que son livre dresse comme triple questionnement: comment restituer l’âme des choses dont nous déclamons dorénavant l’existence, comment revisiter leur légende pour que la patine déposée par le temps fasse place à leur éternel éclat, et quel dialogue faut-il instaurer avec le temps pour qu’il ne retienne que seules la quintessence et la saveur enfermées dans son discours?

 

En accédant à cette demeure des saveurs, l’auteur fait de ces arômes de véritables héroïnes d’épopée «gorgée de rebondissements, de faits d’armes parfois, plus souvent de passions partagées», en leur redonnant toute leur valeur symbolique. Car, si pour le commun des mortels, boire un café renvoie à un rituel amputé de toute émotion par l’usage quotidien et l’uniformisation commerciale, lui, parle d’une dégustation comme un vrai «acte de foi […] comme si les plantations du monde entier débarquaient sur vos papilles».


Sans doute, la démarche de Pascal Marmet ne consiste ni en un manuel pour les néophytes ni en un guide savant pour les connaisseurs. Son livre est un roman et c’est dans cet angle que nous devons scruter sa structure narrative et la vie secrète de ses personnages. D’abord, celle de ce jeune-homme, décrit d’une manière pointilleuse, «plutôt grand, du genre beauté canaille qui s’ignore, nez droit et narines hispaniques, barbe naissante et drue, mains d’artistes et doigts de diva, épaules larges et long cou, yeux couleur miel et cils courbes» qu’il aperçoit sur la terrasse d’un café, rue de Sèvres. On apprend très vite qu’il s’appelle Julien Saurelle (Stendhal n’est pas loin !), qu’il a vingt ans (sa «seule fortune»), qu’il est non-voyant, et qu’il aime, en paraphrasant ses mots, l’amer que la fève de café dépose dans sa bouche au moment où il la craque entre ses molaires, à tel point que cela le rend «dingo, fébrile». Mis à la porte par François Saurelle, son grand-père, torréfacteur dans la rue du Four à Paris, Julien est dans une situation difficile. Son passé, l’histoire-même de sa vie le sont aussi. «Que vais-je faire de ma ridicule existence?», se demande-t-il. Tous les ingrédients sont réunis pour créer une narration durant laquelle le personnage va guérir ses blessures et grandir.

 

Il ne sera pas seul, Johanna, une amie d’enfance, journaliste dont les mots sont «des milliards d’aiguilles plantées dans le gosier de notre société» sera partante dans cette aventure. Ce qui les lie est, sans doute, cette énergie débordante, comme «une urgence à vivre l’immédiat» qui mobilise Julien au moment où il se retrouve à la rue. Johanna mettra ses yeux au service de la mémoire olfactive et gustative de son ami, qui avait baigné depuis toujours dans l’univers de la torréfaction du café. C’est donc à la recherche de la fève d’exception sur la route de la Fazenda Ambiental Fortaleza au Brésil qu’ils vont partir tous les deux pour faire la connaissance de Silvia, un personnage plein d’humanité et de mystère. Et, si pour Julien, le vrai moteur de l’action est sa passion pour la découverte de l’or brun, Johanna, quant à elle, sera à l’affût du scoop journalistique, ce qui, de point de vue romanesque donnera une histoire pleine de suspens.

Mais, raconter tout simplement l’aventure de ces personnages n’est sans doute pas suffisant pour saisir toutes les clés de lecture du roman de Pascal Marmet. Un regard plus attentif, au-delà de cette toile de fond, nous permet de saisir l’ensemble des codes narratologiques qui donne à l’histoire toutes les particularités d’un récit initiatique où la quête de l’unique arôme de la fève de café finit par s’entrecroiser inexorablement avec la quête de soi qu’expérimentent ces êtres perdus dans les sentiers de l’existence. Quoi de plus révélateur que de faire du fruit unique, légendaire, un personnage de roman, si ce n’est, peut-être, le personnage principal de cette épopée des temps modernes? En effet, l’auteur le met à l’honneur en faisant preuve de ce que l’on pourrait appeler l’art des rencontres uniques, comme il nous l’avait déjà partagé dans un premier ouvrage dédié au parfum, au cours d’une suite d’expériences à fortes significations anthropologiques et sociologiques. Car, comme l’or, le sel, le parfum, le vin, le thé, le poivre, la soie, le pétrole, le coton, le papier et encore d’autres, le café a laissé dans l’histoire de l’humanité une trace tellement visible qu’il renferme dans sa légende et dans son histoire une somme considérable de symboles intimement liés à notre identité.

 

À tel point que nous pouvons la décliner dans de multiples manières.

 

Le Roman du café parle d’abord de l’expérience commune : celle d’accompagner nos heures de travail – surtout lorsque l’on est écrivain, comme le reconnaît Pascal Marmet – par des quantités de café dont on tairait le nombre de tasses ingurgitées dans la journée.

 

Il reprend, ensuite, la relation secrète que nous entretenons avec le café à commencer par sa légende plongée dans la nuit des temps, par la mise au point de sa torréfaction, son cheminement depuis l’Orient jusqu’à sa présence dans des salons et des lieux communs et, enfin, jusqu’à l’assaut de l’uniformisation de sa commercialisation mondialisée. Comme pour le vin, on parle de terroir, et il est aujourd’hui inimaginable de finir un repas sans se réjouir de l’arôme de cette potion magique. Plus encore, le café est devenu synonyme de convivialité: par métonymie, on nomme un café le lieu le plus populaire et le plus à même de tisser les liens d’une communauté.

 

Le livre de Pascal Marmet abonde d’anecdotes sur cet or brun et la trace qu’il a réussi à laisser dans notre civilisation. Seraient-elles suffisantes pour combler la curiosité des lecteurs et, disons-le, pour une certaine éducation du goût commun? L’auteur sait bien que toute thèse insidieuse nuirait à la beauté de son ouvrage. C’est la raison pour laquelle, il préfère s’effacer devant ses personnages et garder une fascination pour son sujet. Car il sait que cette fascination suffit pour rendre à la vie secrète des choses toute leur splendeur et que ce partage possède une telle intensité qu’il est difficile de s’en défaire. Mieux vaut se délecter de cet arc-en-ciel d’arômes qui persiste tout au long de la lecture comme un cadeau délicat «aux saveurs de sucre de canne, un goût fumé profond, beaucoup de douceur, un côté chocolat amer, peut-être un fond de noisette...».

 

Ce livre est un pari réussi, un vrai festin qui finit par donner un sens à la vie des personnages et une âme à la fève parfumée aux saveurs de leurs rêves.

 

À déguster sans modération !

 

Pascal Marmet, Le Roman du café, Édition du Rocher, 2014, 234 pages.

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1 commentaire

Bel éloge d'un voyage aux senteurs de café ...dans une sensibilité émouvante...