Confessions d’un acteur déchu : De l’Esquive à la rue

En 2004, Osman Elkharraz était l’espoir cinéma de l’année. Il venait de tourner l’Esquive d’Abdellatif Kechiche, son visage se retrouvait en grand sur les bus et au fronton des salles obscures. Lui, le jeune beur sorti de nulle part éblouissait par son jeu et sa fraîcheur face à Sara Forestier en récitant du Marivaux.

Repéré à la Défense par une directrice de casting, il obtient le premier rôle masculin de l’Esquive. Le tournage est une parenthèse plutôt heureuse même si les heurts avec l’équipe et surtout le réalisateur sont légions. Le garçon qui a vécu une enfance heureuse mais sans normes, a perdu ses parents quelques années plus tôt et a du mal avec l’autorité. Complètement désorienté, seul, sans appui, il réagit à ce qui lui paraît injuste, ne supporte pas de refaire cinquante fois la même scène.

A treize ans il ne gère pas plus le gouffre qu’il y a entre un plateau de tournage et son cadre de vie qu’il retrouve le soir, le pavillon de banlieue dépourvu d’électricité, et qui finit par flamber, mettant au jour un trafic de mobylettes stockées dans la cave ; la cohabitation avec une partie de sa famille presque aussi jeune que lui.

Très vite, une fois le film terminé il retourne aux trafics, à la débrouille. Son orientation en fin de troisième en électrotechnique ne lui convient pas. Il devient guetteur, vendeur, squatte par ci par là. Quand le film sort enfin, il connaît un répit. A nouveau, il est invité, fêté, même si là encore il se sent à la fois stigmatisé et balloté d’un monde à l’autre. Après les Césars, les flashs des photographes, dans le taxi du retour, il voit « le paysage qui se dégrade au fur et à mesure » antre le centre de Paris et la banlieue.

Grâce au soutien d’une bonne âme, il a la possibilité de commencer le cours Florent, d’avoir un ou deux petits rôles mais, happé par l’argent facile, il ne poursuit pas avec de plus ou moins bonnes raisons : "le cinéma et moi on n’était pas dans la même réalité et dans la mienne on faisait pas semblant".

Au final, à vingt sept ans, le seul titre de gloire du garçon, après son rôle dans l’Esquive est de ne pas avoir connu la prison. Miracle ? Oui sans doute, car à ce jour, entre deals et petits boulots, promesses vaines et codes qu’il n’a jamais acquis, Osman est plus précaire que jamais.

A la lecture de ce témoignage touchant écrit à quatre mains avec Raymond Dikoumé, il est difficile de se faire une idée de la personnalité d’Osman entre déterminisme social et flemme caractérisée.
Tout est allé trop vite dans sa vie, la perte de ses parents, le film, les opportunités loupées les unes après les autres et le retour perpétuel dans sa zone de confort, la banlieue. Mais surtout, il y a la solitude du gamin. Il est seul quand il se présente au casting, seul pour décider de la façon dont il doit se conduire et c’est incontestablement son impulsivité adolescente qui l’emporte. Il n’a aucun adulte référent autour de lui. Ni ses oncles et tantes qui ne l’aident beaucoup, ni des éducateurs croisés de temps à autre ne lui donnent la marche à suivre. Le voudraient-ils d’ailleurs qu’ils ne le pourraient pas.

Car ce qui émerge en creux à la lecture de acteur déchu est le fait que le cinéma est avant tout un monde de privilégiés, de bobos qui ont une culture classique et les moyens de sortir, d’aller au théâtre, ce que n’a pas Osman.

Pour un acteur d’origine non européenne, qui a réussi, combien se sont fracassés sur l’autel des espoirs brisés et sont revenus à leur misère intellectuelle et pécuniaire ? Grâce à ce livre poignant, le jeune comédien tient peut-être là une nouvelle chance de s’en sortir. On le lui souhaite.


Brigit Bontour


Osman Elkharraz avec Raymond Dikoumé, Confessions d’un acteur déchu : De l’Esquive à la rueStock, mai 2016, 229 pages, 18,50€

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