Witold Gombrowicz & le roman noir : Les envoûtés

Une grande partie de ce roman inspiré, pour ne pas dire tiré de souvenirs très personnels, fut écrit dans la fin des années 1930, dans la propriété de son frère Wsola, lieu propice pour laisser remonter à la surface les histoires de fantômes et d’envoûtement qui bercèrent la jeunesse des deux frères, entre les histoires que leur racontaient les membres de la famille, et les lieux du manoir familial, emprunts de légendes et tapis dans une végétation qui laissaient libres les fantasmes des jeunes garçonnets. Gombrowicz est alors la star de la jeune littérature polonaise : en 1937 Ferdydurke l’imposa définitivement après le succès de sa pièce, Yvonne, princesse de Bourgogne.

Publié en épisodes sous pseudonyme dans le journal du soir de Varsovie (entre le 4 juin et le 30 août 1939), la guerre interrompt l’aventure… Enfin, c’est ce que l’on croyait jusqu’à l’automne 1986 où un intellectuel polonais, Ludwik B. Grzeniewski, découvrit dans les archives de son grand-père les trois derniers chapitres parus les 1er, 2 et 3 septembre 1939. Lesquels sont repris dans l’hebdomadaire Argumentary, en octobre 1986 (n°41).

D’ailleurs, il faudra attendre juillet 1969, quelques jours avant sa mort, pour qu’il avoue à Dominique de Roux en être l’auteur.

Quatre ans plus tard, en 1973, l’Institut littéraire (Kultura) l’édite en livre pour la première fois, mais sans les derniers chapitres. En 1990, enfin, un éditeur polonais publie l’intégralité du roman ; et donc, vous tenez – enfin ! – cette version traduite en français pour la première fois entre vos mains. Autant dire que c’est un exploit…

 

L’œuvre de Gombrowicz chante l’art romantique et le manuel du savoir-convoiter, le tout adouci par la bestialité érotique.

Arrabal – Cahier de l’Herne, p. 159

 

Ce roman gothique tire ses origines des conflits intérieurs qui agitent l’esprit de Gombrowicz : opposition de l’Individu et de l’Histoire, de la Forme et de la Personnalité. Le voilà peignant avec une noirceur toute hugolienne le combat du bien et du mal, les délicieux secrets de l’érotisme, la fatalité et le crime sous des éclairages crépusculaires, des clairs de lune chatoyants où des spirites viennent brouiller les cartes…

Ce roman est à la fois un exercice de style qui renouvelle totalement le genre (on est sans l’être dans Le moine) et imprime une réflexion morale sur les travers d’une société polonaise en totale reconstruction, donc en tâtonnements incessants.

 

Gombrowicz a vécu à une époque qui, ni quantitativement ni qualitativement, ne ressemble à aucune autre et qui se distingue par le nombre de cas de « contagion » de la folie aussi bien individuelle que collective. Sa dot polonaise aurait pu être pour lui, comme elle l’a été pour bien d’autres, un poids, mais parce que, au lieu de l’accepter inconsciemment il avait concentré sur elle son attention, elle est devenue son atout le plus précieux.

Czeslaw Milosz – Cahier de l’Herne, p. 141

 

Voilà le lecteur face à des univers clos : le fameux château de Myslotch (où une serviette s’agitant dans une cuisine isolée sème la terreur), le manoir de Polyka (transformé en pension de famille où les hôtes s’autorisent toutes les vilenies), le club de tennis (qui ne renferme pas que des amoureux du beau jeu) et le fameux club de la présidente (dont la célèbre madame Claude n’aurait pas à rougir) dans lesquels les acteurs vont tenter de conjuguer leurs efforts pour mieux se connaître. Dans quel but ? Se jouer l’un de l’autre, laisser libre court à sa nature profonde (le jeune professeur de tennis ne serait qu’un voleur, la jeune fille une aventurière, le secrétaire du prince un détourneur d’héritage…).

Ainsi, l’affirmation du moi ne reculerait pas devant l’auto-destruction ; et donc, bien avant La Pornographie, ce roman en fournit une belle démonstration. François, le fils naturel du prince – mais non reconnu par lui – va jusqu’à s’identifier complètement au mal qu’il souhaite causer et se consume dans la violence qu’il engendre…

 

Gombrowicz réinstalle le roman noir au cœur de notre temps, et de son temps, en lui faisant porter la charge de son vécu personnel, de ses mythes et de ses obsessions.

Avec un héros sublime, hors de propension : le château de Myslotch autour duquel gravitent les scènes les plus poignantes, les visions les plus terribles, les fantasmes les plus fins. Cette masse d’immobilité silencieuse et rayonnante de par sa force et ses méandres laisse survenir des nuits plus noires, tout en baignant dans des marécages bordés de brouillard, le tout tapis dans une forêt.

La narration s’étire, les lieux se superposent dans un canevas précis et musical : dédales et souterrains, salle à manger douillette, cohue des boîtes de nuits à la mode à Varsovie. Le temps se contracte, se joue du lecteur qui chevauche les pages à la vitesse d’un pur sang lancé à la quête du Graal : le sang a coulé, mais quelle version croire de quels assassins présumés ?

 

Retrouver la réalité, aller vers le réel, l’élémentaire, vers la mort prévue de l’homme et vers l’homme secret qui vit encre, vers sa réapparition dans la forme nouvelle, dans l’éternelle jeunesse de l’antiforme éternelle.

Dominique de Roux – Cahier de l’Herne, p. 431

 

Les actions s’enchaînent rapidement, la typologie des personnages donne le tournis, la tonalité du récit mue, se cambre, glisse pour mieux s’échapper à tout espoir de contrôle : il n’y a qu’à se laisser guider…

On pense à une parodie mais c’est trop bien écrit pour être un pamphlet déguisé en roman. Ces envoûtés sont un morceau de choix dans le genre du roman noir, mais bien plus ! Au-delà d’un lyrisme proactif et d’un grotesque qui tord son nez, le lecteur attentif aura vite saisi les nuances avec lesquelles l’auteur s’amuse, poussant ici, dévoilant là les masques du monde en mouvement qui se joue de lui-même à trop se regarder dans le miroir. Toute cette fantasmagorie cache, en réalité, une inquiétude véridique.

 

François Xavier

 

Witold Gombrowicz, Les envoûtés, traduit du polonais par Albert Mailles, Kinga Callebat & Hélène Wlodarczyk, postface de Paul Kalinine (1977), Stock, coll. « la cosmopolite », octobre 2016, 432 p. – 22,50 euros

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