L'onirogénéité de Thomas Scheller : le rêve devenu cauchemar

S’il y a un côté positif à trouver à l’emprisonnement – pardon, au confinement – c’est bien de nous permettre de rattraper le retard de lecture qui se matérialise en l’érection de piles de livres plus ou moins instables ; ainsi parvins-je à atteindre l’ouvrage de Thomas Scheller – historien de l’art et directeur de la Fondation Hartung-Bergman – , sans mettre ma vie en péril ni les bibelots alentours : ma pyramide ne s’est pas écroulée. J’allais donc pouvoir me plonger au cœur de l’inconscient, dans ce monde onirique qui nous intrigue tant quand il ne nous dérange pas, en convoquant des rêves pour le moins tordus qui se transforment en cauchemars…

Mais qu’est-ce qui fait rêver, qu’est-ce qui nous fait rêver ? Pour y répondre Scheller invente un néologisme : l’onirogénéité, qui va se distinguer de l’onirisme – ce qui se rapporte aux rêves – par le fait qu’il regroupe ce qui produit ou tend à produire rêves, songes et visions… Les rêves conduisent à la connaissance de soi, note le physicien et philosophe Lichtenberg ; ils dévoilent par leur affleurement à la surface de la psyché des vérités intérieures, lesquelles s’illuminent, s’exacerbent en son sein. Il faudra alors plonger dans sa propre pénombre pour y découvrir son tableau, comme le prescrit Friedrich. Pour cela, il conviendra de détacher du raisonnement d’ensemble trois étapes : tout d’abord, une étude historique sur le rêve dans ses ambitions dynamiques, actives, performatives – en gros, faire rêver, oui mais comment ? Et en vue de quoi ? –, puis il faudra faire émerger un matériau iconographique, littéraire, théorique relié par la cause commune de l’onirogénéité ; enfin, sera déployée toute la dégénérescence actuelle, ce basculement dans l’alchimie maudite de l’AC et de la publicité, avec son cortège de vulgarité et d’indécence…

En effet, il apparaîtra combien d’une belle idée empreinte de noblesse où les vertus des arts devaient concourir à une émancipation individuelle, à la conquête du bonheur, à l’avènement d’une société plus juste, on versa dans l’ère de la propagande et de l’ultralibéralisme, c’est-à-dire des ennemis de l’humanisme véritable… Faire rêver était un mot d’ordre adulte, sa métamorphose catastrophique en a fait un pouvoir d’infantilisation moderne dans la publicité, les loisirs, la communication.
Parmi les exemples marquants, on notera l’étrange Dream Machine de Brion Gysin et Ian Sommerville qui déployait un cylindre ajouré de multiples fentes qui gravitait sur lui-même autour d’une ampoule, diffusant des alternances d’ombre et de lumière. Or jamais une machine ne pourra égaler la force de l’esprit humain : nos rêves s’élaborent sous l’effet de nos désirs, ne l’oublions pas, et nos désirs sont kaléidoscopiques, contradictoires, et la plupart du temps égoïstes… Le rêve est une insurrection lyrique qui redessine notre être-au-monde dans la part obscure de l’inconscient, dans ses ténèbres inconnues et souvent hideuses, dans l’inconfort, dans l’ambiguïté, dans l’errance, dans l’effraction.
Alors, faire rêver ou… faire dévier ?

Car promouvoir le rêve, c’est à la fois soutenir l’émancipation des formes – il en existe une infinité dans le rêve, sans cesse réinventées – mais aussi favoriser l’épanouissement de l’individu : dans le rêve rayonne la profondeur insondable de l’être…

 

François Xavier

 

Thomas Schlesser, Faire rêver – De l’art des Lumières au cauchemar publicitaire, plus d’une cinquantaine d’illustrations couleur, Gallimard, coll. Art et Artistes, octobre 2019, 330 p.-, 25 €

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