Quand les arbres nous parlent

Assieds-toi au pied d’un arbre et avec le temps tu verras l’univers défiler devant toi, dit un proverbe africain. La sagesse unie à la patience, la beauté du monde qui lentement et dans le calme se déroule sous les yeux du promeneur soudain immobile. Sous l’ombrage, la mémoire qui inspire le regard et le passé possédé, le désir d’avenir et le futur à déployer. Le vent rappellerait des histoires anciennes, soufflerait des légendes oubliées, inventerait des fables inconnues.
Autour du conteur assis, des esprits attentifs, en cercle. Les savoirs transmis entre les générations. Qui n’a entendu parler de ces moments traditionnels partagés sous le manguier, quand enfin le feu du soleil a cédé la place à la fraîcheur du soir ?

Il y a un peu de tout cela dans ce livre, et bien plus. On apprend d’abord que la chaîne de la vie et du savoir tient en quelques maillons, liber, livre, liberté ! On comprend ensuite que la carte des lieux est à la fois vrai et fausse, comme ces portulans de jadis, superbement ornés de caps, d’îles et de terrae incognitae qui guidaient autant les marins qu’ils les égaraient.
On se surprend enfin à côtoyer quelques grands personnages qui au fil des pages, deviennent des amis. Ainsi Philon de Byzance métamorphosé en mirage, saint Augustin enraciné dans ses lectures comme un olivier l’est dans le sol en Numidie, Henry David Thoreau l’incomparable narrateur de Walden ou la vie dans les bois.
Acteurs malgré eux de scènes aussi véridiques que burlesques, ils sont les guides tutélaires et bienveillants de cette marche parmi les arbres les plus incroyables que l’on puisse imaginer.

Ayant déjà à son actif une bonne dizaine d’ouvrages, Valère-Marie Marchand emmène avec  celui-ci son lecteur dans une fantaisie arborée qui serait mythologique, biblique, bucolique et désormais écologique. Elle manie comme nulle autre l’humour, les contresens volontaires, le choc des images, le détournement des concepts. Elle dérobe aux uns pour mieux voler les autres, avec une délicate impertinence. Le sérieux se faufile entre les facéties. Les idées se ramifient, s’épanouissent, respirent la bonne sève nourricière. Elle connaît comme beaucoup de gens le Ginkgo biloba mais comme peu l’Eucalyptus deglupta. Des phrases comme celle-ci abondent : "Le ciel se couvrit. Une nuée d’étourneaux vola en contrebas de la route et l’horizon leur parut couvert de pictogrammes."
Son style est allègre, percutant, fluide. Elle en joue, presque trop parfois, au risque de petites facilités qui reviennent et de phrases courtes qui retombent. On pourrait se souvenir de ces mots de Julien Gracq dans Au château d’Argol, paru en 1938, lorsque "dans le silence des arbres, à peine distinct de celui des étoiles, ils vécurent une nuit du monde dans sa privauté sidérale, et la révolution de la planète, son orbe enthousiasmante, parut gouverner l’harmonie de leurs gestes les plus familiers".

 

Dominique Vergnon

 

Valère-Marie Marchand, Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt, 135 x 210, 13 dessins de l’auteur, les éditions du Cerf, juin 2018, 225 p.-, 20 euros.

 

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