Boris Vian, un pied de nez à la mort

Tout chez lui semble comme pressé, en état d’urgence d’inventivité, rapidement exécuté par brio naturel mais jamais expédié à la va vite, c’est-à-dire jamais bâclé. Tout est filtré par une intelligence aussi fine que déroutante, accru par une capacité de travail incroyable. Boris Vian surprend dès l’abord celui qui entre dans son univers et sans doute parfois devait-il être étonné lui-même de tant de débordement d’idées. « Quand on ne sait rien, on peut tout de même trouver des choses avec de l’imagination » disait-il. Son imagination éclate en gerbes comme dans une pyrotechnie, elle devient avec les années un festival de liberté quand montent le bouquet final de toutes couleurs, mais aussi un cérémonial d’anxiété quand les ressacs agitent l’existence. Tant a été dit et écrit sur lui qu’il devient difficile de découvrir de nouvelles facettes à ce diamant que seul le temps pressé aura taillé. Ecrire une biographie d’un homme peu connu est déjà un exercice exigeant, le faire à propos d’un personnage aussi paradoxal et célèbre que Boris Vian est un risque qui ne pardonne pas.

Valère-Marie Marchand s’est lancée à la conquête de l’écrivain, du musicien, de l’homme qui rit et discute sans fin autour des objets, de l’artiste, du poète, du passionné de courses automobiles, de cet éternel curieux qui cite « de mémoire toutes les marques de pistolets dont il a lu et relu les caractéristiques dans le Catalogue de la Manufacture d’armes et cycles de Saint-Etienne ».
De celui qu’elle nomme « ingénieur du verbe », jolie trouvaille !

Pour nous intéresser à nouveau à Gérard Dunoyer, Eugène Minoux, S. Culape, Amélie de Lambineuse, surtout au célèbre Vernon Sullivan, à tant d’autres noms et anagrammes qui dévoilent et cachent tour à tour Boris Vian comme Fernando Pessoa (1888-1935) se dérobait et se révélait sous des noms inspirés par son imagination, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Bernardo Soares, Valère-Marie Marchand a convoqué ceux qui ont connu le vrai visage de son héros. Voilà à la barre en témoins véridiques et irrécusables, Michelle et Ursula bien sûr, Jean-Jacques Pauvert, Juliette Gréco, Serge Gainsbourg, fasciné à ses débuts par cette « présence hallucinante » de Vian devant le public, Georges Moustaki qui se souvient de « l’émerveillement » éprouvé devant la « maladresse très touchante et très efficace » de ce même Vian lors de ses spectacles, alors que le trac le tort et l’essouffle. Beaucoup d’autres apportent de nouveaux éclats au diamant. On pense là encore à Pessoa qui un jour nota que

« Feindre est le propre du poète.
Car il feint si complètement
Qu’il feint pour finir qu’est douleur
La douleur qu’il ressent vraiment ».


Inexorablement, la santé de l’auteur de L’écume des jours s’altère. La double machine cœur-poumons ne bat plus aux rythmes attendus. « Pour mieux distancer la mort » qui s’annonce, Vian multiplie les entorses à la sagesse de la santé. Il est en état de veille permanent, pas une nuit sans création. Il brave la fatigue, déjoue les signes précurseurs, accélère le tempo, sabre le champagne, consigne dans son carnet les faits du jour en souriant. Son humour est un viatique. Sa jeunesse n’est pas si loin ! « La chute d’Adam et Eve, une erreur de genèse », n’est-ce pas. La mort va surprendre celui qui lui ne cesse de la narguer. Partir en chantant !

Délaissant les arbres et leurs écorces, son calame de calligraphe, les chemins sablonneux du facteur Cheval, ses poésies au fil de l’eau et ses ondes libertaires, Valère-Marie Marchand invite son lecteur et au-delà de lui tous ceux et ils sont nombreux qui apprécient les pièges tendus par un orfèvre en la matière ou souhaitent les découvrir, à la suivre dans le labyrinthe où les précède celui  qui « mort ou vivant n’est jamais là où on l’attend ».
A force de le lire, de chercher des documents inédits, de l’écouter, elle a acquis un style de swing, des accents de jazz, des formules qui percutent. Son livre restitue-t-il les feux du diamant Vian ? Boris aurait-il aimé lire ces pages qui le livrent comme sur la scène ? Sans le moindre doute.

Dominique Vergnon

Valère-Marie Marchand, Boris Vian, le sourire créateur, 240 x 150, dessins de l’auteur, édition Ecriture, juin 2019, 416 p.-, 22 euros

 

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