Véronique Bergen : de la voix au langage

Véronique Begen sait que les mots, une langue, peuvent être des portes qui ouvrent vers des possibles. Encore faut-il les trouver. C’est pourquoi son récit réquisitionne par l’écriture la voix : celle d’une mère dont on entend la rythmique à la fois cassée, colérique mais aussi "ironisée".

La volonté de l’auteur, comme dans son livre Kaspar Hauser – mais sur un plan plus rapproché – est de donner voix à celle qui fut, par la force de l’Histoire, muselée.

Ce retour amont rameute l’urgence d’un temps ramassé et solide. Transparaissent, sous l’humour, la filiation et l’hommage. L’amour est irrigué par ce qui tient du respect et du règlement de comptes entre une mère et sa fille. Comme dans le cas de son Fleuve de cendres, mais selon une autre perspective, Véronique Bergen scénarise la voix. Ses points d’abîme (la Shoah) ne sont pas loin, en implicite mais l’auteure refuse de faire de la littérature sur le dos des morts...

Véronique Bergen a jugé avec raison nécessaire d’insérer le yiddish et le gothiques en de brèves incursions pour que la mère puise riposter contre la mise à mort d’un peuple, d’une langue mais aussi contre sa fille. Celle-ci veut pourtant lui offrir la plus belle des langues – ce qui est impossible.

Néanmoins le récit échappe totalement à l’autofiction. Le temps d’une heure (temps des aveux maternels) la voix se gorge de vie entravée. Au moment de sa quasi extinction elle retrouve pourtant une santé – vindicative certes – mais santé tout de même, quoique plus satirique que nietzschéenne..

Sous son acrimonie enjouée, le récit est un chant d’amour qui ne peut se dire. Il joue de la dépossession et de la fascination en une herméneutique de la passion filiale et maternelle. La langue s’interroge sur ce qui est autre en elle et qui met la narratrice au désespoir. Existe une angoisse par rapport à l’altérité comme au même, dans une posture d’amour au sein d’une sémiologie au sens talmudique du terme : cela demeure sans fin, sinon de celle qui, dans le livre, est à proximité de la sienne.

Jean-Paul Gavard-Perret

Véro­nique Ber­gen, Jamais, édi­tions­ Tin­bad, septembre,  2017, 120 p. - 16,00 €

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