Comédie optique d’ Anne-Sophie Maignant

 

Pour sa créatrice, Suzanne est la cible de trois regards. Celui de vieillards qui la « matent» depuis qu’elle fut « héroïne du Livre de Daniel, apocryphe et ne traverse l’histoire de l'art que par et pour les regards posés sur elle », celui plus général de tout spectateur sur la nudité et enfin celui de tout artiste sur une telle image. Dans ce but et afin d’interroger le voyeurisme Anne-Sophie Maignant s’est donc transformée en son propre modèle.

Ses images parfaitement accomplies intriguent, déroutent, amusent, émeuvent, « animent ». Elles peuvent déclencher une réaction presque instinctive de plaisir ou de réflexion (ces deux « reflex » n’étant pas forcément antinomiques).

Bref la plasticienne nourrit la pensée et l’émotion par l’imaginaire qui génère ses prises. Elle éloigne du cliché, de la photographie platement excitante. L’artiste donne sens à la capacité sensorielle du nu en jouant des prémisses et de distance. Manière de faire retrouver au voyeur sa liberté. Même s’il n’en a pas d’abord conscience.

 

L’artiste crée une sidération en tournant le dos à l’apparence et à l’attente qui fait du corps nu une sorte de caisse vide en accointances avec l’apesanteur des rêves qui traversent le champ des désirs des voyeurs. Angles de prises de vue, mises en scènes, jeu des couleurs rendent la série plus complexe que son titre le suggère.

Faisant référence à l’histoire de la peinture, Anne-Sophie Maignant la poursuit « à sa main » selon divers types d’opérations - entendons ouvertures. Il existe du sublime dans ce qui tient néanmoins d’une comédie optique fomentée à dessein. L’image fonctionne comme un piège pour fausser certaines espérances (qui ne sont pas les « bonnes ») et approfondir le sens de la nudité.

D’objet elle devient sujet. Et qui plus est allusif. La courbe d'un sein ou celui d’un pied devient un point de repère presque ironique. L’artiste mi-Méduse mi-Mélusine sait ce que le regard se croit « en droit » d’attendre mais elle lui rappelle ses illusions d’optique.

Et si les fantasmes généralement tournent sur leurs gonds bien huilés, l’artiste les fait gripper. Implicitement elle s’adresse au voyeur avec une nuance une condescendance amusée. Elle trouve les axes qui désaxent les attentes mais sans pour autant les décevoir en totalité.

Néanmoins il s’agit de prendre l’image d’une autre façon : non pour le miroir de ressemblances mais un langage dont le labyrinthe optique évite de reconduire le voyeur dans les diktats de son conservatisme infantile, de la soumission à ce qui n’est que monnaie de singes.

En s’exposant sans "sexeposée", l’artiste prouve que tel est pris qui croyait prendre. Mais, fine mouche, elle s'arrête avant de devenir sarcastique, cynique. Elle sait que ce serait maladroit et tel un "cave" le voyeur pourrait se rebiffer. Elle opte donc pour un exercice de beauté. Celle qui élargit l'expérience du corps en réduisant sa nudité à l’état de litote pour mieux contrarier espoirs et illusions orthonormées.

Jean-Paul Gavard-Perret

Anne-Sophie Maignant : « Suzanne au bain », http://www.annesophiemaignant.com

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