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Virginia Woolf

N’ayons pas peur de Virginia Woolf

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il y a 54 mois Suivre (1) · Utile  (4) · Commenter

Mars est le dieu de la guerre, son mois en est-il de même ? C’est durant un mois de mars que Virginia Woolf est retombée en guerre avec elle-même, conscience versus folie, à moins que la conscience soit la racine de sa folie ? La Seconde Guerre mondiale grondait depuis déjà deux ans, et la menace d’un conflit mortel gagnait du terrain sur le pays et sur sa pensée.


© Innocent


Durant le tumulte de sa vie commencée le 25 janvier 1882, tumulte de la folie qui résonne à l’évocation seule de son nom, Virginia Woolf a su trouver un modus vivendi qui l’aura sauvée jusqu’à ce 28 mars 1941 : l’écriture. L’écriture, ou la mort. L’écriture, face à la folie des autres surtout, celle de ses demi-frères qui ont abusé d’elle dans sa jeunesse. Car la folie d’une personne apparaît souvent en réaction à la folie de quelqu’un d’autre traduit en gestes « malheureux » (le mot est faible ici) à l’égard du premier. L’écriture, enfin, en relation intime avec la psyché même du lecteur qui est alors invité à mieux connaître l’humain et ses méandres intérieurs, sans passer par la psychologie, mais par le chemin plus aventureux et romanesque de la littérature ; lire Virginia Woolf, c’est apprendre à confronter son moi à celui des autres, qui forment l’autre versant du monde extérieur, face à notre propre regard.

 

L’écriture est en effet ce qui aura donné du sens face à la déconstruction de son psychisme et de sa vie, car si la mort et le néant rôdent autour de chacun de nos pas sans que nous en ayons perpétuellement conscience (et heureusement), l’écriture est là pour nous rappeler au bon vouloir de la vie et à sa beauté immanente, envers et contre tout, même si l’écriture parle de la mort et du néant. C’est la transfiguration du réel par les mots qui peut rendre l’existence supportable, à condition de lui insuffler une vision esthétisante qui fera d’un texte un objet d’art, et de la vie un poème, aussi tragi-comique soit-il. Qu’importe le registre, pourvu qu’on ait l’ivresse de la beauté. Mais comment aborder l’œuvre de Virginia Woolf ? Telle est la question à laquelle il convient d’essayer de répondre.

 

Critiques, correspondance, journal…

 

Si Verlaine a su apporter un vent de renouveau à la poésie française à la fin du xixe siècle, favorisant ainsi la création d’un Arthur Rimbaud qui lui doit beaucoup, Virginia Woolf a réussi à affranchir le roman anglais du formalisme de sa tradition en créant un « roman de l’avenir ». C’est en cela qu’elle est un auteur majeur. Elle incarne la notion grecque de poesis, qui est la création, l’invention, la fabrication d’un matériau artistique original. Dans la lignée de Joyce et de Proust, elle va développer sa technique narrative du stream of consciousness (flux de conscience), notamment dans Les Vagues, texte où s’enchaînent des récits monologués dans une prose poétique que Ponge aurait appelée « proème », mêlant les détails réalistes de la vie ordinaire aux fulgurances métaphoriques de ces mêmes détails transformés en images symboliques par l’écriture elle-même, c’est-à-dire par le style, ce sur quoi nous reviendrons.

 

Mais par où commencer ? Une première approche pourrait être de découvrir la Virginia Woolf lectrice : ses critiques littéraires sont non seulement un témoignage de son époque, du rapport à la lecture, mais aussi et surtout un regard aiguisé de femme devenant écrivain. De la lecture et de la critique (Éditions des Femmes, 1988), Entre les livres (La Différence, 1990), Le Commun des lecteurs (Mercure de France, 2004)… Il est bon de se rappeler qu’un auteur se doit avant tout d’être un lecteur, et partager cette qualité avec Virginia Woolf ne peut que nous rapprocher d’elle, à pas et pages feutrés.

 

Et pourquoi ne pas commencer par ses nombreuses correspondances ? Celle qu’elle a entretenue avec Vita Sackville-West (Stock, 1985) vous mènera peut-être au roman Orlando… Lire des lettres permet d’entrer en contact presque directement avec l’auteur, et de manière souple, grâce au langage propre aux relations épistolaires, ce qu’on peut découvrir en lisant Lettres, publié au Seuil en 1993.

 

Une autre entrée serait de lire son Journal, publié en plusieurs tomes durant les années 1980 ou en un seul (2008) chez Stock. Évidemment, cette approche relève d’un contact personnel, intime, et c’est dans l’antichambre de toute son œuvre qu’on passe en empruntant ce chemin. Lire son Journal serait presque un geste impudique, mais on se rendra vite compte qu’il est un objet littéraire, au même titre que les autres publications. Il faut cependant avoir en tête qu’on trouvera peut-être plus de vérité(s) dans les fictions que dans les pages autobiographiques…

Une option différente serait de regarder l’adaptation réussie du roman de Michael Cunningham, Les Heures, paru chez Belfond en 1999. Le film, qui a gardé le titre anglais du livre, The Hours, a permis à Nicole Kidman de gagner un Oscar pour avoir interprété Virginia Woolf, et cela a permis de mieux faire connaître la romancière auprès du grand public, notamment non-anglophone. L’atmosphère du roman et du film est fidèle à l’esprit de la romancière, et ce sont deux beaux hommages qui lui ont été faits. Le cinéma peut en effet conduire les gens vers la littérature. Pensons à l’adaptation du Seigneur des anneaux qui a fait découvrir Tolkien à toute une nouvelle génération, ainsi que le film Bright Star de Jane Campion en 2010, qui a permis de relancer l’engouement pour la poésie romantique : jamais les livres de John Keats ne se sont si bien vendus !

 

Biographies

 

Il existe aussi des biographies, avant d’entrer de plain-pied dans l’œuvre : retenons celle d’Hermione Lee, Virginia Woolf ou l’aventure intérieure, parue aux Éditions Autrement en 2000. C’est peut-être la plus complète, la plus poussée et la plus aboutie. Notons aussi celle de Viviane Forrester, Virginia Woolf, parue en 2009, qui est aussi une forme d’essai pour réhabiliter le statut réel de Virginia Woolf en tant que femme complexe et pas seulement en tant qu’auteur génial mais psychotique. Dans ce livre, Forrester mène une enquête qui en dira long sur des aspects longtemps tus à propos de Leonard Woolf et d’autres membres de la famille, qui ont réécrit la biographie de Virginia en omettant des choses qui les mettaient en porte à faux. Il s’agit d’une contre-expertise de la vie « officielle » de Woolf, et cela mérite vraiment le détour.

 

Enfin, il est surtout conseillé de lire Les Vagues et Orlando, deux œuvres essentielles du xxe siècle. Orlando se présente comme un roman à clef baroque, à la lisière du conte, héroïque, fantastique et historique. Pourtant le sous-titre sera A biography. Tout est dit ici : la vie de Vita Sackville-West trouvera sa retranscription la plus fidèle à son essence dans une fiction audacieuse et sacrément novatrice. Toute personne désirant se vouer à l’écriture d’un roman devrait lire Orlando en réfléchissant à toute la force créatrice de la vie que doit apporter la création littéraire. J’insiste sur le verbe « devoir », car les livres de Virginia Woolf respirent la nécessité intrinsèque d’exister. Ces textes devaient être écrits, imprimés, lus et ressentis, et défendus pour être de nouveau imprimés, lus et ressentis. Tout auteur qui respecte le geste d’écrire doit rédiger avec l’encre de cette nécessité, plus forte que le silence. Les Vagues (préférez la traduction de Cécile Wajsbrot – 1993, Calmann-Lévy – à celle de Yourcenar) est une autre forme d’expérimentation littéraire. Dans son Journal, elle écrit le 27 juin 1925 : « J’ai l’impression que je vais inventer un nom pour mes livres qui remplace “roman”. Un nouveau… de Virginia Woolf. Mais quoi ? Élégie ? » Inclassable, donc unique. Ces livres ne s’expliquent guère et ne se racontent pas aisément, et cela ne les rend pas pour autant difficiles d’accès ou hermétiques, qu’on se le dise. Ils sont simplement à part. Virginia Woolf prenait le risque de repartir à zéro en commençant la rédaction d’un nouveau projet, et c’est l’aspect éternellement neuf de ces deux romans qui font d’eux des œuvres indémodables, car issues d’aucune mode en soi, mais créées par l’imagination fertile d’une femme à la fois commune et hors du commun, tandis que nombre d’auteurs contemporains se contentent de creuser le même sillon en se lovant dans la facilité du confort et en s’en lavant les mains, alors qu’un des rôles de la littérature est de rendre le lecteur aventureux. Osez ouvrir ces deux livres, et vous verrez.

 

Dans l’Encyclopaedia Britannica (volume 33, p. 733, 1962), voici un extrait de l’article qu’on peut lire : « Au lieu d’écrire des romans dans lesquels les pensées des personnages doivent être déduites de ce qu’il disent ou font, ou dans lesquels les pensées des individus sont retranscrites pour montrer à quelle sorte de personne ils appartiennent, Virginia Woolf choisit d’écrire des romans où la pensée est si minutieusement révélée que les mots et les actions perdent beaucoup de leur importance. Le mérite de ses livres réside d’une part dans sa compréhension de ceux à propos de qui elle écrit, et d’autre part dans le bonheur avec lequel elle use des mots. » Cette fine analyse résume l’essentiel de son acte d’écrire. Et c’est en lisant Nathalie Sarraute que nous comprenons réellement l’héritage littéraire transmis par la lecture de Virginia Woolf. En lisant Les Vagues dans la traduction de Cécile Wajsbrot (également auteur d’un essai publié en 1991 au Mercure de France, Une vie à soi), nous avons comme l’impression de lire… du Nathalie Sarraute. Si les tropismes étaient des attitudes intérieures ? Découvrir un auteur par l’inspiration qu’il a offerte à un autre est aussi une porte d’entrée.

 

Un travail sur l’être et le néant

 

Virginia Woolf ferait donc peur. Dans la pièce d’Edward Albee, à un moment donné, les personnages entonnent une étrange comptine : « Who’s afraid of Virginia Woolf ? » Aucun rapport avec notre écrivain, si ce n’est la sonorité de son nom, woolf signifiant loup en anglais. D’où la petite chanson Qui a peur de Virginia Woolf ? chantée sur l’air de Qui a peur du grand méchant loup ?. Moins anecdotique qu’il n’y paraît, cette rengaine renverrait aux peurs de l’enfance. Celle d’Albee notamment, orphelin révolté contre son milieu d’adoption. Pourtant, il est une chose qu’il ne faut pas oublier : c’est Virginia Woolf qui d’abord a eu peur. Son début de vie fut bouleversé par la mort de sa mère et les agressions sexuelles de ses demi-frères Gerald et George, puis par la mort de son frère Thoby. Durant tout le reste de sa vie d’adulte, elle aura cherché à se libérer de ses traumas imposés par les pires heures de son existence, et de la condition inféodée dans laquelle chaque femme anglaise était enfermée : elle n’aura pas droit aux mêmes études ni aux mêmes espaces que les hommes comme on peut le lire dans Une chambre à soi, un essai polémique signant la réflexion féministe où elle s’engageait.

 

Ce que nous livre Virginia Woolf, c’est la complexité étrangement impersonnelle du moi et de la vie en général. Un travail sur l’être et le néant que peut représenter la mort galopant sur le rivage des jours. La vie serait une pièce de théâtre, où le plus important se passerait « entre les actes », dans les coulisses, backstage. Le lieu de la solitude essentielle de l’être, où disparaît la pression du regard de l’autre, ainsi que la sollicitation des corps et la nécessité d’utiliser la parole qui souvent résonne avec mensonge.

 

N’ayons pas peur de Virginia Woolf, et encore moins de sa folie, qui lance un écho à la nôtre bien sûr, cette folie qui pousserait parfois notre conscience à s’oublier une bonne fois pour toutes, afin de sombrer dans un profond et serein sommeil sans réveil, alors que l’écriture de Virginia Woolf nous rappelle de rester en éveil, les sens en éveil, jusqu’à la dernière veille.


Richard Dalla Rosa

 

Virginia Woolf, ŒUVRES ROMANESQUES, I, II ou coffret des deux volumes. Édition publiée sous la direction de Jacques Aubert, trad. de l’anglais par un collectif de traducteurs, préface de Gisèle Venet, 3104 pages, 23 ill., Gallimard,  « Bibliothèque de la Pléiade » n° 576 et 577.

Tome I, 1552 p., 67,50 € (60 € jusqu’au 31 août 2012). 

Tome II, 1552 p., 67,50 € (60 € jusqu’au 31 août 2012). 

Coffret 135 € (120 € jusqu’au 31 août 2012).

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