Walter Benjamin : Nodus Solus

Préoccupé par la dimension créatrice de la langue,  à l'image d'une cité de mots dont il aurait été l'architecte et le lanceur d'alertes, Benjamin trouva dans la poésie le moyen d'accroître l'intensité de sa pensée par une voie inédite, nourrie de philosophie, de théologie, de messianisme juif, de marxisme, d'histoire et de mythologie.

C'est pourquoi, à Martin Buber qui voulait l'inviter à sa revue Der Jude, il envoya une fin de non recevoir sous le prétexte discutable  qu'une revue ne connaît pas la langue du poète, du prophète ou du prince, ne connaît pas le chant, le psaume et l'impératif.

Les Sonnette de l'auteur furent oublié de 1940 date où ils furent remis à Georges Bataille jusqu'à leur première parution en Allemagne chez l'éditeur Suhrkamp après avoir été exhumés d'une armoire à la BNF. Et c'est dans le fonds Georges Bataille que Giorgio Agamben les exhume en 1981.
Cet oubli n'est peut-être par fortuit car les sonnets auraient pu brouiller l'image du philosophe. Ce qui là encore reste discutable. D'autant qu'Hannah Arendt qui connut si bien Walter Benjamin écrivit que Walter certes a étudié la  philosophie, mais il la méprisait autant que Goethe." Et elle évoque déjà sa faculté à "penser poétiquement.

Écrits entre 1915 et 1924, ces Sonnette participent d'une stèle funéraire de Frtiz Heinle qui sans Benjamin nous serait inconnu. Il le définit ainsi : Fritz Heinle était poète, et le seul de tous avec qui je n'eus pas de rencontre "dans la vie, mais dans sa poésie...
Les deux restèrent amis jusqu'au suicide de Heinle en 1914. Sa poésie l'accompagna toujours. Et Benjamin de spécifier cette amitié élective : Vint un moment où nous nous avouâmes tous deux que nous nous heurtions au destin : chacun pourrait tenir la place de l’autre.
Et c'est en devant lui-même poète que Benjamin a rejoint peu l'Ami. : M'inspires-tu la nuit des vers pour toi / Au réveil je voudrais/ Leur prêter des mots / Que nous disions. Dès lors écrire la poésie devient un besoin et une quête rédemptrice.

Cette quête n'est pas simple. Benjamin parfois se décourage : Depuis longtemps il est mort et le monde qui roule / A suivi sa course que pas un ne mesure le héros. Mais la nécessité de parler au mort est la plus forte. Le sonnet devient pour Benjamin une forme lyrique sobre et condensée tout en bousculant la coulée de langue. Elle est imprégnée ici des aventures formelles des avant-gardes allemandes et françaises dont le dadaïsme de  Hugo Ball son voisin et ami à Berne.

Au camp de Vernuche où il est interné Benjamin rappela en 1939 avoir fait un rêve . Il y affirme qu'il faut faire un foulard à partir d’un poème. Car il lui donnerait le droit de sortir du camp. Mais ce rêve est impossible et depuis longtemps l'auteur n'écrit plus de sonnets.
La grande crise et l'innommable des prémices de la Shoah sont passés par là. Et pour Benjamin si c'est au poème d'annoncer la catastrophe, cela ne sert à rien. Tout est déjà en place. Néanmoins ces sonnets auront constitué sous forme de tombeau et au delà des charniers, le prélude à d'autres livres de Benjamin. Ils seront plus prosaïques mais garderont une force prophétique que le poète inconnu et celui qu'on ignorait en tant que tel engendrèrent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Walter Benajmin, Sonette / Sonnets, édition bilingue, traduction et postface de Michel Métayer, précédé d'un essai d'Antonia Birnbaum, Walden n éditions, mars 2021, 208 p.-, 15 €.

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