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William Shakespeare

La mégère apprivoisée de Shakespeare : Résumé

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Résumé : La mégère apprivoisée de William Shakespeare (1594)

Il y a un paradoxe autour de La mégère apprivoisée. Une imagerie populaire (d'ailleurs reprise par des comédies américaines telles La huitième femme de Barbe-Bleue de Ernst Lubitsch ou Kiss me Kate de George Sidney, sans oublier La taverne de l'irlandais de John Ford) veut qu'au moment crucial de la pièce, Pétruchio fesse d'importance Catharina, lui prouvant par ce moyen les vertus de l'autorité masculine et de la soumission féminine. A ce moment, toute la salle éclate de rire, homme et femmes de concert, les uns et les unes  découvrant peut-être une nouvelle méthode, fort érogène, pour faire l'amour.


Et pourtant, rien de plus contraire à l'esprit et à la lettre de la pièce que cette par ailleurs stimulante déculottée. Si Pétruchio l'emporte sur Catharina, c'est moins par une violence réelle que par une violente complaisance à son égard. Complaisance insoutenable même qui consiste à annihiler le négatif de la mégère en faisant comme s'il n'était jamais que le positif d'une femme amoureuse, qui veut entendre, malgré elle, des roucoulements derrière ses sarcasmes.


"Dès qu'elle viendra, je vais lui faire lestement ma cour. Supposons qu'elle vocifère ; eh bien, je lui dirai tout net qu'elle chante aussi harmonieusement qu'un rossignol. Supposons qu'elle fasse la moue, je lui déclarerai qu'elle a l'air aussi riant que la rose du matin encore baignée de rosée. Si elle reste muette et s'obstine à ne pas dire un mot, alors je vanterais sa volubilité et je lui dirai que son éloquence est entraînante ; si elle me dit de déguerpir, je la remercierai, comme si elle m'invitait à rester près d'elle une sermaine. Si elle refuse de m'épouser, je lui demanderai tendrement quand je dois faire publier les bans et quand nous devons nous marier." (II-1)


Brutal et intraitable, Pétruchio l'est pourtant avec tout le monde - sauf précisément avec Catharina. S'il malmène ses domestiques, c'est parce qu'ils se sont mal conduits avec elle, s'il l'empêche de manger ou de dormir, c'est, prétend-il, parce que tel aliment ne lui convient pas, ou parce qu'elle risquerait de mourir si elle s'endormait. Etre d'une gentillesse impitoyable avec l'être aimé, l'empêcher de vivre à force d'attention, massacrer sa mauvaise humeur avec une humeur pire mais toute prévenante, c'est tout le sens de la fracassante délicatesse de Pétruchio - et c'est ce qui d'ailleurs mortifie Catharina :


"Et ce qui me dépite plus encore que toutes ces privations, c'est qu'il fait tout cela au nom du parfait amour." (IV-3)


On le sait, Catharina finira par céder, autant par épuisement que par abnégation, et acceptera de voir le monde par les yeux de son époux. Si celui-ci dit voir la lune alors que l'on est en plein soleil, celle-ci admettra que c'est en effet la lune qu'elle voit, et s'il décide un instant après de voir le soleil, et bien, qu'à cela ne tienne, elle affirmera le soleil. Cette relation, apparemment tordue, et qui, pour les féministes, pourrait incarner le comble de la tyrannie de l'homme sur la femme, peut aussi être comprise en un sens plus métaphysique. La femme qui dit amen à toutes les conneries de l'homme est la femme qui va aussi percevoir l'homme dans toutes ses contradictions, ses caprices irrationnels, son immaturité métaphysique, sa volonté de plier le réel à son désir, et le dépit qui peut suivre lorsque le réel reste hors d'atteinte du désir. Cette femme-là, aussi soumise à l'homme soit-elle, va bientôt connaître celui-ci mieux qu'il ne se connaît lui-même - et pouvoir dès lors prévenir ses désirs et ses retournements d'humeur avant lui. De là à les provoquer, il n'y a qu'un pas, et c'est peut-être celui-ci qu'une suite de La mégère aurait pu nous montrer - à savoir une femme qui, tout en feignant l'humilité devant son mari, tire de lui tout ce qu'elle veut, et mieux, ou pire, titille ses ambitions mieux qu'il ne saurait le faire. L'homme dominant devient alors la marionnette de la femme soumise - et ses pulsions ou ses ambitions la volonté de cette dernière. Qu'on ne s'y trompe donc pas. L'avenir de Catharina, c'est Lady Macbeth, soit la femme sans qui l'homme ne serait rien.


Sans aller jusqu'à ces extrémités qui feraient alors de La mégère une pièce tragique, la mise en scène d'Oskaras Korsunovas (2008),  nouveau petit prodige lituanien, parait-il, de la Comédie française (qui m'a fait quand même passer la meilleure soirée au théâtre de ma vie), allait au moins dans le sens d'une séduction, sinon d'une domination réciproque,  entre Catharina et Pétruchio (Françoise Gillardet Loïc Corbery, tous les deux déchaînés) et par là-même affirmait non pas tant leur complémentarité que leur identité d'humeur - Pétruchio tombant amoureux de Catharina juste après avoir croisé un homme battu par elle :


"Ah ! Par l'univers, voilà une robuste donzelle ! Je l'en aime dix fois davantage ! Oh combien il me tarde d'avoir avec elle une petite causerie ! "(II-1)


Lui-même recevra une gifle de la mégère à la scène suivante (d'ailleurs écrite par Shakespeare) - et s'il menacera de la lui rendre si elle recommençait, il n'en fera rien, et au contraire, selon la très bonne idée de Korsunovas, en recevra une autre à la toute fin de la pièce. Entre les deux gifles, Catharina aura été initiée à la féminité et à l'amour - apprivoisée donc. Et si, dans la scène finale, où l'on voit les hommes parier laquelle d'entre leur femme est la plus obéissante, c'est elle qui accourt la première aux pieds de Pétruchio (et débite son fameux monologue sur la soumission légitime de la femme devant l'homme), c'est Pétruchio qui fera le chien haletant aux siens. Dans ce couple-là, et c'est ce qu'à bien vu le metteur en scène, la domination est un jeu érotique où chacun devient tour à tour l'objet de l'autre pour son plus grand bonheur.


Au fond, Pétruchio et Catharina, comme du reste Bénedict et Béatrice dans Beaucoup de bruit pour rien, ne s'opposent que pour mieux faire l'amour - et il n'est pas interdit de penser que La mégère apprivoisée est la pièce de Shakespeare qui traite ni plus ni moins de l'entente sexuelle entre un homme et un femme. Il suffisait que Pétruchio apprenne à Catharina à se faire aimer (certes plutôt rudement) pour que Catharina se décide à aimer à son tour. Amour psychologiquement incorrect mais qui triomphe entre ces deux êtres qui ont su manier l'apparence, donc maîtriser le réel, mieux que les autres, et qui du reste peuvent ensuite assister aux déboires sentimentaux de ces derniers. Et c'est précisément Bianca, la soeur soit-disant douce de l'ex-mégère, qui apparaitra à la fin comme l'hystérique de la famille Minola.


Pierre Cormary


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