Shakespeare, les comédies dans la Pléiade

Shakespeare & Co[medy]

 

Words, words, words ? En cette période de Noël où les coffee table books remplis de photos sur papier glacé envahissent les présentoirs des libraires, il vaut peut-être mieux offrir quelques textes classiques. Par exemple, les deux volumes de comédies de Shakespeare récemment édités dans la Pléiade.

 

‒ Qui va là ?

‒ Non, c’est à vous de me répondre. Halte-là et dites qui vous êtes.

 

Premières répliques de Hamlet.

 

Il y a quelques décennies, un professeur de littérature anglaise à la Sorbonne s’attira la sympathie de ses étudiants en leur proposant la "clé" suivante pour analyser l’œuvre de Shakespeare : "Shakespeare, c’est la question de l’identité." Voyez cette mégère qu’on apprivoise et qui se métamorphose en la plus douce des épouses, ces Roméo et Juliette qui ne se reconnaissent pas dans leurs familles respectives, ce Macbeth qui se croit et se veut roi en entendant simplement les jérémiades de trois vieilles femmes rencontrées en chemin, cette forêt qui perd sa nature immobile pour se mettre à marcher, ces jumeaux qui, ignorant chacun l’existence de l’autre, sèment quiproquo sur quiproquo dans La Comédie des erreurs, ce Shylock présenté comme une figure ridicule dans certaines mises en scène, mais que Lubitsch ne craint pas de citer dans To Be Or Not To Be : voyez encore Al Pacino qui s’en va Looking for Richard, mais qui n’est pas sûr d’avoir terminé sa quête quand son film s’achève… Oui, face à tant d’exemples, qui oserait prétendre que la question de l’identité n’est pas omniprésente dans les pièces de Shakespeare ? Certains commentateurs, étudiant de près la combinatoire des scènes dans Lear, se sont même demandé si la plus jeune fille du roi et le bouffon ne seraient pas une seule et même personne (hypothèse adoptée dans sa mise en scène par Strehler, qui avait confié les deux rôles à Ottavia Piccolo).

          

Ah ! quel merveilleux passe-partout que cette clé ! Mais si elle passe aussi bien partout, n’est-ce pas parce que c’est simplement celle qui s’impose pour toute œuvre qui entend raconter une histoire ? Ce Monsieur Jourdain qui veut devenir gentilhomme, ce Jean Valjean qui se convertit en Monsieur Madeleine, ce Rodrigue qui devient le Cid, cette Médée qui tue ses propres enfants, ce Verlaine qui se demande s’il est né trop tôt ou trop tard, ce narrateur niais de la Recherche qui doit écrire trois mille pages pour découvrir sa vocation d’écrivain, tous ces super-héros de bande dessinée oscillant sans cesse entre deux personnalités, oui, toute la littérature s’applique à nous prouver depuis ses origines que, à l’instar d’Œdipe, nul ne sait exactement qui il est.

            

Toutefois, Shakespeare se distingue peut-être du reste de la troupe ‒ ou, en tout cas, le devance ‒ par la manière dont il a poussé jusqu’au bout ce flou sur l’identité, ne craignant pas dans certains cas d’effacer la frontière entre le mort et le vif. To be or not to be, ce n’est pas la question, c’est la réponse, puisque le monde de Shakespeare est très régulièrement peuplé de fantômes, d’êtres ou de choses qui persistent à être après avoir théoriquement disparu. Le père d’Hamlet, bien sûr. Mais il faudrait évoquer aussi, par exemple, ce "Vive le nouveau César !", cri d’un "demeuré" dans la foule romaine qui, sans le savoir, fait déjà de "César" le nom générique qu’on va appliquer à tous les dirigeants d’un régime que les Ides de mars étaient censées étouffer dans l’œuf. La tyrannie ne s’efface pas plus aisément que le sang sur les mains de Lady Macbeth. Comment le discours des hommes pourrait-il ne pas être chaque fois ce tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing : chacun d’entre eux s’efforce, tout mortel qu’il est, de raconter une histoire qui échappe au temps, et aux métaphores qui prétendent l’éclairer ? "Car, déclare Périclès dans la pièce qui porte son nom, vérité n’est jamais trop confirmée, / Les doutes seraient-ils à jamais endormis."

            

Inutile de préciser que l’incertitude sur l’identité des personnages contamine chez Shakespeare les pièces mêmes, et que toute l’obsession du genre qui caractérise notre époque se retrouve très vite le nez dans le ruisseau face à son œuvre. Bien sûr, Othello n’appartient sans doute pas au même registre que Les Joyeuses Épouses de Windsor et Le Roi Lear n’est pas Le Songe d’une nuit d’été, mais est-ce bien l’essentiel ? L’absurde est au-delà de la comédie ou de la tragédie : la mort de Roméo et Juliette est la conséquence d’une banale erreur de timing, dont on ne saura jamais si elle est due au simple hasard ou au Destin.   


Bien sûr, parce que c’est plus commode, il faut bien classer les pièces et les distinguer. Seulement, à ce petit jeu, on risque de perdre un peu son latin. La Tempête se retrouve ainsi dans l’un des deux nouveaux volumes de comédies que vient d’éditer la Pléiade (Œuvres complètes VI & VII), alors même que le réalisateur Peter Greenaway n’avait pas trouvé matériau plus adéquat pour épancher sa sinistrose sur un écran. « Vous êtes trois hommes de péché, que la Destinée / Qui a pour instrument ce bas monde / Et tout ce qui s’y trouve, a fait vomir par la mer insatiable, vous jetant sur cette île / Où l’homme n’habite point… » Ces propos d’Ariel sonnent-ils vraiment comme des propos de comédie ? L’affaire se complique d’autant plus en anglais que les registres de langue sont nettement moins tranchés qu’en français. Même Rodrigue dans ses moments les plus cool ne pourrait se permettre le there’s the rub ("c’est là que ça coince") de Hamlet. Et l’on ne saurait critiquer le traducteur qui, dans l’un de ces deux volumes, choisit à un moment de traduire to sleep par "pioncer". Simplement, on s’interroge. Et c’est très bien ainsi, puisqu’on a les moyens de le faire : l’édition est bilingue [1].


Quoi qu’il en soit, les passages comiques ne le sont jamais très longtemps. Parce que, paradoxalement, ils s’étirent. Shakespeare n’a pas attendu les leçons de Laurel & Hardy ou de Billy Wilder pour "presser le citron jusqu’à la dernière goutte" quand il tient un gag : tenu suffisamment longtemps, ce qui pourrait être lourd finit par nous propulser littéralement dans un autre monde, le retour à la réalité prenant petit à petit une tonalité irréelle. Même si nous savons, nous, dès le début de la dernière scène du Conte d’hiver, que cette statue que Léontès pense être une statue de sa défunte épouse Hermione est en fait la vraie et vivante Hermione, nous préférerions croire, comme lui, que nous sommes en train d’assister à un véritable miracle, à une résurrection, et Shakespeare, qui le sait bien, nous fait la grâce de prolonger notre plaisir sur plusieurs pages. Parce que la vraie réalité est celle du désir, la seule capable de tenir tête à ce wide gap of time, à ce « vaste abîme du temps » dans lequel nous nous débattons.


Toute réflexion faite, les introductions de ces deux volumes ont raison de tourner et retourner la question du genre des pièces qui les constituent. Élucubrations d’universitaires qui peuvent rebuter l’honnête homme, mais qui s’imposent quand on découvre qu’une même pièce a changé de genre aux yeux des commentateurs d’une époque à l’autre. Les comédies de Shakespeare ne se contentent pas de plaquer du mécanique sur du vivant ‒ elles insufflent tout autant du vivant dans du mécanique. C’est l’ambiguïté même de l’histoire des hommes.


FAL

 

 

[1] On regrettera simplement que, victime de certaines conventions typographiques, cette édition, sous prétexte de garantir la fluidité de la lecture, rejette toutes les notes en fin de volume, alors même que la disposition du texte original et du texte français, « en regard » l’un de l’autre, incite à des allers-retours comparatifs qui, loin d’être des digressions, contribuent à faire du lecteur un metteur en scène.

 

Shakespeare, Comédies, vol. II (Les Joyeuses Épouses de Windsor, Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, La Nuit des rois, Mesure pour mesure, Tout est bien qui finit bien) et vol. III (Troïlus et Crssida, Périclès, prince de Tyr, Cymbaline, Le Conte d’hiver, La Tempête, Les Deux nobles cousins). Édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet. Nrf, Bibliothèque de la Pléiade, 72€ et 73€ (64€ et 66€ jusqu’au 31 décembre).


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