Witold Gombrowicz : l'invention du secret

Witold Gombrowicz, le cachetier, cultivait une certaine odeur de sainteté dans son Journal officiel. Il prouve dans celui-ci sous forme de notes sèches tout sauf un exhibitionnisme même s’il avoue certaines exhibitions effacées ( par une extrême pudeur ou éviter certaines médisances ?) dans son journal premier.

L'ostentation possède ici un aspect particulier :  il s'agit d'une manière de se soustraire afin de mieux faire surgir les secrets les plus intimes loin de toute fantaisie personnelle et afin de souligner la traversées du désir d'un âge vieillissant au moment où l'auteur sent parfois  la mort roder avant de se reprendre.

L'histoire de l’œuvre sans œuvre que constitue Kronos est donc celle d'une accession à soi par l'intermédiaire de l’anecdote météorologique, de santé, d’édition, etc. au fil des jours. L’auteur n’y joue plus de son pouvoir. Il ne cherche pas plus à violer son propre secret même si existe ici un renversement des rôles.
Comme le souligne Yann Moix dans la préface du livre, se découvre ici le lit du génie. Un lit semblable à tous les lits avec son lot de mesquinerie. C'est peut-être aussi notre propre histoire – pas la plus reluisante sans doute – que rapporte en filigrane l'artiste dans ses "histoires vraies", dans ses "cœurs de cibles",  en ses dernières nuits sans sexe – du moins pour un temps car une femme réapparaît et deviendra épouse.
En de telles mises à jours, il existe forcément une sorte de "pornographie" si on entend par là qu'elle donne à voir de la façon la plus crue ce qui échappe à la vue, au cercle étroit de l’intime. Mais le voyeur sera toujours déçu  par le dispositif sans stratégie de Gombrowicz.

L'auteur s'expose en cessant  d'entrer dans la vie d'autrui. Fantôme ou réalité, l'autre ne sert plus d'appât à une identité qui ne se définit que par les dépôts à travers lesquels l'auteur note ses dépositions.
C’est là une manière de rejouer une histoire à l’aide de fragments et vestiges, une histoire qui demeurera opaque à travers une œuvre d’essence parfaitement autobiographique. Néanmoins elle se refuse à raconter quoi que ce soit qui ressemblerait à une confidence ou à un récit de souvenirs d’ordre intimistes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Witold Gombrowicz, Kronos, Folio, Gallimard, Paris, mai 2018, 432 p. - 8,50 euros

 

 

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