Yannick Haenel et le temps du Caravage

Le désir récuse avant tout le pli : le jeune homme de quinze ans, enfermé dans son pensionnat, n’avait d’yeux que pour l’érotisme effleurant l’image – un détail d’un tableau : ces beaux seins moulés dans la transparence d’une étoffe ne laissaient en rien penser que son fantasme se portait sur Judith en train de décapiter Holopherne… Elle a libéré ses penchants pour tout ce qui est érotisme, et rejeté tout ce qui n’en était pas. En revenant à l’origine d’un désir d’adolescent, Yannick Haenel nous entraîne dans un périple culturel, une aventure sensuelle et photographique qui permet à la parole – quand elle est si bien écrite – de renouer avec les énigmes enflammées qui peuplent la peinture.

Ainsi, rien d’impossible dans le rendu pictural, rien de tabou, à commencer par la mort. Oui, la peinture se doit de regarder la mort en face, elle seule peut déchirer le rideau, allumer et diriger la lumière qui soulève les corps vers l’abîme ou le salut ; c’est en cela – et seulement – que nous pouvons regarder la naissance du visible en nous…

Et quelle chance que de croiser Caravage pour ce jeune garçon qui a soif d’absolu, qui dévore les livres en attendant de rejoindre ses parents en Afrique pour les grandes vacances ; le pensionnat n’a rien d’un club de vacances, alors l’imaginaire et les histoires peupleront l’attente. Puis la vie s’offrant, les années passant, l’envie toujours plus grande, quoi d’autre que la peinture pour étancher la soif ? Je me plongeai ainsi dans la peinture comme on pénètre dans une orgie : avec l’innocence de celui qui veut tout, Éros et la grâce, la jouissance et le sacré.

Caravage, trublion de son temps, mais génie absolu, maître en son art qui recomposa l’idée même du tableau, imposant un style si unique qu’il ne signait même pas ses œuvres, sachant pertinemment qu’on le reconnaîtrait entre mille. Caravage c’est avant tout ces ténèbres si chères à Conrad, ce jeu des contrastes, cette lumière qui les troue, ce bras qui découpe les reliefs des corps, le couteau qui peint, alors sauvagement évangélique – il tranche. Le peintre déchire la pénombre avec son pinceau, pénétrant dans la substance du monde pour y diffuser sa vérité…
Terminé les fresques cul-cul : Gombrowicz avant l’heure, le Caravage célèbre l’événement spirituel, l’avènement d’une réalité coupée en deux. L’appel du Christ s’égale à celui de la peinture qui fouille dans les ténèbres afin d’en libérer les fentes brûlées de lumière. Voici le Caravage : s’il défie la Création, c’est pour enfin la contempler en silence, et s’il la cerne d’un fond noir si brutal, c’est pour que vous n’alliez pas vous divertir en la contemplant.


L’émotion ressentie face à la peinture du Caravage emporte-t-elle tout sur son passage ? Yannick Haenel semble avoir subi l’attirance de cet aimant spirituel qui irradie dès que l’on s’approche d’un tableau : il est en questionnement, en inquiétude, écartelé entre joie et douleur, peut-il encore parler, écrire, ouvrir son cœur à l’intensité produite par la révélation de l’image ? La source inscrite au fond de tout regard ne cesse d’être attaquée par le visible qui en déchire obstinément la beauté.
Aux peintres, alors, de nous sauver en réinjectant à chaque touche de pinceau cette eau froide gardée en notre cornée pour nous connecter à la mémoire universelle. La peinture du Caravage mène à ce point où il n’est plus possible de nous mentir. C’est un point où l’on est enfin vivant, où la source existe infiniment – et à chaque instant [… ] La peinture et la littérature existent là.

Puisque Dieu nous a quittés, Nietzsche l’ayant offensé – voire démasqué : Dionysos contre le Crucifié – et que les dieux d’ici et d’ailleurs s’en sont aussi allés, il ne demeure en ce bas monde plus que la peinture pour nous offrir la parenthèse indispensable où souffler un peu, avant de succomber à nos vices qui, selon Pascal, nous conduisent dans leurs routes insensibles, du côté du petit infini… Or, face au Caravage on comprend très vite que l’esprit peut ne plus se fragmenter, et que le salut passe par Dionysos et le Christ, sorte d’Hermès de la résurrection, les deux mêmes visages d’une épiphanie ; ce mystère divin qui traverse la mort. La peinture est un lieu où les esprits, en se rencontrant, rendent palpable l’invisible.

 

François Xavier


Yannick Haenel, La solitude Caravage, Fayard, février 2019, 330 p. –, 20 €
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