Le Trésorier-payeur : après Dieu, tuer la mort ?

Commençons par ce qui dénote histoire de terminer sur du positif : la première partie est inutile – ceux qui callent, propulsez-vous directement à la page 65, c’est là que débute réellement ce roman ; d’ailleurs Yannick Haenel le reconnaît lui-même à la fin, dans une note expliquant son origine liée à une exposition mais totalement hors-sujet, raison de plus pour se demander ce qu’elle fiche ici, mis à part grossir inutilement le livre – ; un détail technique qu’il est amusant de voir ignoré – ce ne sont pas des agents de la CIA qui protègent le Président des États-Unis mais le Secret Service – ; quant aux modes, la littérature n’en a que faire donc la formule woke "celles et ceux" est un alourdissement inutile du rythme et de la musique de la phrase, L’infini est une collection littéraire, on n’y publie pas des discours politiques ; enfin quand un nom propre comporte une particule, on ne dit pas "de Larosière" mais "Larosière" ou "monsieur de Larosière", on apprend cela en troisième…
Cela étant dit, ce livre – moins les soixante-cinq premières pages – est une totale réussite, on est happé par cette histoire décalée qui nous emporte dans un monde lyrique et érudit, tourbillonnant, violent et sensuel, cynique et poétique ; on retrouve toute la verve et la force qui nous avait hypnotisés dans Cercle avec cette candeur romantique qui porte Yannick Haenel à pousser ses personnages dans l’excès, cette passion – sexuelle, intellectuelle et spirituelle – qui dévore deux amants dans une tornade mystique qui les pousse à l’isolement, espace nodal d’un prisme où seul la lave du désir – de l’amour ? – cimente cet être hybride à deux-dos… Mais que d’obstacles pour en arriver là !
Utopie donc que ce récit puisque lorsqu’on commence à écrire un roman, les frontières s’effacent, un étrange amour s’empare de la matière, des corps, des noms, et fait s’évanouir la différence entre ce qui existe et ce qu’on imagine. La fiction est l’autre nom du désir. Ainsi l’on va suivre la vie d’un jeune philosophe désireux d’interagir, persuadé qu’il pourra s’introduire dans le monde de la finance pour le retourner, défi forcément voué à l’échec, mais n’est-ce pas le voyage qui a du sens et non son but ? Le Trésorier-payeur était ainsi de ces êtres impeccables qui à chaque instant voient le monde s’écrouler : un banquier irréprochable, perfectionniste et apprécié […] mais dont les aventures intérieures relevaient d’une apocalypse. Ainsi, de Charybde en Silla, il ponctuera sa carrière de coups d’éclat qui n’auront de cesse de se retourner contre lui, l’argent ne se laissant pas si facilement dominer : la vérité de l’argent ne consiste pas à s’en mettre plein les poches, mais, en se consumant glorieusement, à s’égaler à la catastrophe – à se hisser à la hauteur d’une dépense qui anime la nature entière.
Notre héros n’aura de cesse de s’occuper des dossiers de surendettement, confronté aux organismes de crédit qui, avant que Christine Lagarde ne les arrête, prêtaient de l’argent à des taux d’usure à des personnes dont la solvabilité était pour le moins… limite. Car le crédit augmentant la dette, il permet donc au marché de s’enrichir et de nous absorber entièrement. Les politiques ont baissé les bras, l’argent se fabrique à la chaîne et n’a donc plus aucune valeur depuis qu’il est décorrélé de l’or (août 1975) : on attend alors la grande faillite au fil des cracks dans un attentisme sidérant. Il y a peut-être au cœur de l’inertie des secrets qui valent qu’on y plonge, une approximation de sagesse, une disponibilité au vide, un oui flottant au monde, mais l’on y rencontre aussi un désespoir qui pue la toile d’araignée. Alors ?
Vider les caisses pour en finir, braver l’hydre mercantile, oser rechercher la paix plutôt que la réussite… devenir fou ou sage ? Que faire d’un savoir qui ne permet pas d’agir ? Le savoir est ce qui porte à des extrémités qui ne se maîtrisent pas. Mais de telles extrémités sont peut-être elles-mêmes le maître, c’est-à-dire la mort. Et précisément, la mort, le Trésorier en voyait maintenant les signes dans l’argent : à travers l’argent, c’est la mort qui est en vie. Il n’existe pas de virus qui circule plus vite.
Quelle réponse lui opposer ? Lire entre les lignes, ou lire dans son dos car lire dans son dos, c’est entrer dans cet impossible qui vous consacre. Sans doute est-ce cela qu’on appelle "vivre avec la mort". S’engager dans l’amour comme seule arme pour braver la mort, laisser filer, faire de belles rencontres entre de grandes plages de solitude en la seule compagnie des livres – car qui prend le temps de bien écouter, de bien regarder, sinon le langage lui-même ? Les phrases contiennent ce trésor, et à votre tour, en lisant ce livre, en vous ouvrant à l’éclat de ses nuances, vous entrez en possession d’un tel amour : aimer le temps est un secret qui vous illumine. Viendront alors des amours passagères accompagnant la quête du grand Amour qui finira bien par se pointer. Stoïcien notre Trésorier-payeur, avec une dose de fatalisme…
Sautant légèrement chaque haie, Haenel parvient à éviter tous les pièges de ce type de dessein littéraire pour livrer un livre sérieux et frivole, cocktail pimenté au service d’un projet de société qui se délite… Une écriture douce – les étoiles aiment la faveur des étincelles ; aucun danger ne les absorbe : elles brillent – pour une révolution totale ; mais qui osera purger la Banque ?

François Xavier

Yannick Haenel, Le Trésorier-payeur, coll. L’infini, Gallimard, août 2022, 420 p.-, 21 €
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