Interview. Yasmina Khadra, «La dernière nuit du Raïs» : «Depuis toujours, je voulais écrire mon «Antigone» à moi

 

 

 

Yasmina Khadra publie cette année La dernière nuit du Raïs, en retraçant de l’intérieur la chute du régime libyen et la mort de Mouammar Kadhafi. Si par sa perspective narrative et par sa thématique nous avions tendance à le rapprocher du roman de Victor Hugo « Le dernier jour d’un condamné » ou de ce que la littérature hispano-américaine appelle novela del dictador, l’auteur, lui, se reconnaît plutôt dans la perspective shakespearienne du Roi Lear. On sait l’intensité avec laquelle cet écrivain à fleur de peau interroge le monde et son époque, et on comprend sa fascination pour un personnage si romanesque «regroupant tous les excès», comme il aime le définir. Cette fascination n’enlève en rien le risque d’un tel exercice d’écriture surtout s’agissant d’un personnage sur lequel l’Histoire n’a pas encore fait ni son deuil ni son travail de mémoire. Mystique, paranoïaque, mégalomane, dictateur ou victime de ses délires, sorcier ou prisonnier de sa propre folie, qui était Mouammar Kadhafi ? Et qui est-il pour que l’auteur s’insinue dans son for intérieur aux dernier moments de sa vie, aux instants les plus intimes où toute vie est convoquée devant le tribunal de sa conscience ? Ce sont des questions auxquelles Yasmina Khadra apporte ici ses réponses.

 

 

Pourquoi un roman sur Mouammar Kadhafi?

Parce qu’il était justement de tous les excès, ce qui faisait de lui un authentique personnage littéraire. Pour un écrivain, c’est une source d’inspiration intarissable. J’aurais pu lui consacrer plusieurs romans. J’ai choisi de raconter sa fin, à la première personne du singulier, pour puiser dans son intimité les moments forts de ses états d’âme. La dernière nuit est un moment de vérité d’une extraordinaire révélation. J’étais presque en état de transe en rédigeant cette nuit de tous les délires.

 

 

En quoi sa chute a-t-elle aussi un caractère romanesque ?

Son lynchage a été vu par des millions d’internautes. Nous avons assisté en direct à l’exercice de la barbarie extrême. J’ai été choqué malgré les horreurs que j’avais vécues dans ma chair et dans mon esprit durant la décennie noire (la guerre terroriste) qui a failli dépeupler mon pays l’Algérie. J’aurais préféré que Kadhafi s’explique devant un tribunal. Ses lyncheurs lui avaient confisqué la parole. J’ai tenté de la lui rendre, pour qu’il nous parle de ce qu’il a été, de ce qui a fait de lui un dictateur.

 

 

Peut-on entreprendre un vrai travail de documentation sur ce sujet ?  Quelles ont été vos sources ?

Hormis la vidéo de sa mise à mort, je n’avais pas besoin de me documenter. Les informations que je relate dans mon livre, je les tiens de ses proches collaborateurs, des officiers libyens que j’avais rencontrés au début des années 1980 en Russie. Par ailleurs, comme Kadhafi, je suis né dans le désert, dans une tribu, au Maghreb, je suis arabo-berbère comme lui, de la même religion, et j’ai été, moi aussi, soldat. Ces facteurs m’ont permis de mieux saisir la mentalité et la personnalité de mon personnage.


 

Aviez-vous d’emblée l’intention d’écrire un roman historique ?

J’ai écrit un roman. Chaque lecteur est appelé à le lire comme il lui convient. Pour moi, ça reste un roman. Depuis toujours, je voulais écrire mon « Antigone » à moi. La tragédie grecque m’a toujours fasciné. Kadhafi est un héros de la tragédie moderne, cette dernière n’étant que le renouvellement de la tragédie authentique, les hommes n’ayant rien retenu de l’Histoire.

 

 

Peut-on parler d’allégorie, de pamphlet, ou d’une tragi-comédie ?

Ni d’allégorie ni de pamphlet ni de tragi-comédie. Il s’agit d’un roman qui met la fiction au service d’une réalité historique afin d’accéder à notre part de responsabilité dans ce qui chamboule les rapports humains. Mon roman est une réflexion sur le rapport de force, sur le pouvoir comme une possession démoniaque, sur la mentalité d’un peuple et sur la tragédie des temps modernes.


 

Pourquoi écrire à la première personne du singulier ?

Pour m’approprier pleinement les états d’âme, les angoisses et la raison de mon personnage. J’ai écrit la majorité de mes romans à la première personne du singulier. Cela m’implique davantage dans mon texte.


 

Vous lui prêtez votre voix et votre plume, mais aussi vos yeux lorsqu’il regarde le désert et le lever du soleil et vos oreilles pour écouter le silence.

Forcément, lorsqu’on vient de la même culture et du même univers. Mais la comparaison s’arrête là. Je n’ai aucune sympathie pour les tyrans. Cependant, je ne juge pas Kadhafi et ne le condamne pas. Je mets à nu certaines de ses vérités pour que l’on puisse sortir des stéréotypes et des procès d’intention. Il est grand temps pour nous de réapprendre à opter pour notre libre arbitre afin d’échapper aux manipulations médiatiques et aux surenchères politiques.


 

Il croit être «la mythologie faite homme», «celui par qui le salut arrive».

Je pense que tous les dictateurs se croient investis d’une mission cosmique. C’est la raison pour laquelle ils perdent le contact avec la réalité des choses. Leurs certitudes se muent en vérités absolues et leurs engagements en projets prophétiques. Il n’est pas rare que certains d’entre eux se prennent pour des dieux. Dans cette attitude, la mégalomanie agit comme une overdose de prétention et la folie n’est jamais bien loin.

 

 

Son examen de conscience tourne immanquablement en sa faveur.

Kadhafi, en renversant le roi Idriss 1er et en proclamant la « République des masses », était animée par les plus belles intentions du monde. Il a réussi ce qu’aucun souverain avant lui n’avait réussi : il a unifié des tribus hautement incompatibles, hautement hostiles les unes aux autres depuis des siècles et en a fait une nation homogène. Dire que Kadhafi n’a rien fait pour son peuple est une grossièreté. Son problème, il arrivait souvent de faire du mal en croyant faire du bien. Sa mise en quarantaine par les dirigeants arabes et sa farouche obsession de se donner une visibilité internationale, notamment en narguant les Grandes puissances occidentales et en finançant le terrorisme international, l’ont dévoyé. Il est devenu tyrannique parce qu’il ne pouvait plus s’inscrire dans une révolution valorisante comme il le souhaitait. Au lieu de continuer de bâtir une nation, il s’est taillé un costume beaucoup plus grand pour lui, et il a fini par ne plus savoir quelle image il donnait de lui.

 

 

Que dire de son langage aux derniers moments de sa vie ?

Son langage trahit un homme qui découvre brusquement sa fragilité. Il est aux abois, coupé du reste du monde, et la situation lui échappe de plus en plus. Kadhafi est dans le doute pour la première fois de sa vie de souverain. Il ne se connaissait pas un tel état d’âme. Il ne se reconnaissait plus.

 

 

Il est critique à l’adresse des dirigeants arabes.

Kadhafi avait toutes les raisons de détester les dirigeants arabes. Ils l’avaient déçu, trahi, et certains complotaient contre lui. Par ailleurs, lui qui était venu avec les meilleures intentions du monde, il découvrait que les dirigeants arabes n’avaient pas d’ambition pour leurs peuples, que c’étaient des prédateurs et des prévaricateurs, et qu’ils se complaisaient dans leur statut de rois fainéants lorsqu’ils n’étaient pas les marionnettes des intérêts occidentaux.


 

Il y a même un dialogue imaginaire avec Saddam Hussein. Que lui reproche-t-il ?

On ne peut pas tout raconter. Le lecteur a besoin de découvrir certaines choses par lui-même. La lecture est un voyage jalonné de surprises. Alors pourquoi la gâcher en dévoilant ce qui la rendrait intéressante.


 

Il n’échappe pas à la paranoïa du complot, alors que beaucoup de ses proches avaient déjà quitté le navire.

La trahison est le propre des courtisans et des profiteurs. Dès que ces flatteurs s’aperçoivent qu’ils n’ont plus rien à glaner, ils sont les premiers à se retourner contre leur bienfaiteur. Ça arrive partout en hautes sphères. Et ça ne date pas d’hier.

 

 

«Je suis seul devant le destin et le destin regarde ailleurs.» Quel sens donner à ces mots?   

Exactement le sens de ce qui est écrit. Kadhafi se sent abandonné par Dieu.


 

Peu avant sa mort, il tombe en plein délire mystique. Ne va-t-il pas trop loin dans sa folie ?   

La folie est par vocation un éloignement démesuré de la raison, et par définition une confusion absolue.

 

 

Peut-on parler de votre livre comme d'une sépulture symbolique réservée à ce personnage?

Mon roman est un roman, rien de plus.



Propos recueillis par Dan Burcea


Yasmina Khadra, La dernière nuit du Raïs, Éditions Julliard, 204 pages, 18 €.

4 commentaires

Ce livre est un pur tissu de propagande,contre-vérités,histoires farfelus inventé sur Khadafi et j'en passe!!!

On voit le résultat en Libye!

un extraordinaire livre qui nous fait connaitre qu'une seule vérité qui n'est que la nôtre humain avant d'être arabo musulmans parce que les tyrans sont partout sur la terre 

Khadra, avec sa voix sereine et sympathique, ne dérogea jamais à son estime, même empreinte de défiance et de bon sens, pour le tyran lybien.  Et cela est méritant et honorable. Non pas qu'il eut été souhaitable qu'il encense le colonel, loin de là, mais il sut et osa exprimer ce qu'il pensait : la coalition "occidentale" a renversé le raïs et ce ne fut pas une bonne chose, dans un pays où seul cet homme aux apparences mégalomaniaques sut fédérer toutes les tribus et donner une cohésion au peuple pour l'ériger en nation. Depuis la mort de Kadhafi, il n'y a plus un tyran mais des milliers de tyran, finit-il par dire, posément. Voilà le message fondamental de Khadra. Je ne peux qu'acquiescer.

Quant au commentaire d'Adèle & Giovanna, le résultat en Lybie n'est pas dû à Khadafi mais à la coalition internationale dont on s'écoeure chaque jour des avancées meurtrières depuis l'Afghanistan jusqu'à la Côte d'Ivoire !

Un roman palpitant qui dépeint le monde des despotes et leur fin inéluctable. Un dictateur tombe généralement dans la paranoïa et s'éloigne de la légitimité populaire , ce qui fatal pour tout régime politique. Un roman que j'ai lu avec un grand plaisir. Bonne continuation maître.