Gaëtan Picon & l’esthétique de l’art temporel

À l’occasion du centenaire de la naissance de Gaëtan Picon, ce très beau livre (qualité du papier, résolution des illustrations) qui reprend les planches de l’ouvrage initialement paru chez Skira, à Genève en 1970, s’accompagne d’essais (pour la plupart inédits) d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers et Bernard Vouilloux.

 

Avant d’être le Directeur général des Arts et des Lettres (1959-1966) au sein du Ministère des Affaires culturelles d’André Malraux, essayiste, historien de l’art ou directeur de revues & de collections, Gaëtan Picon fut d’abord un lecteur assidu puis un regardeur décalé, ce qui le mena à inventer une autre manière de voir, installant dans le langage une position originale où le commentaire ne décrit plus seulement, mais accompagne les œuvres en les doublant d’une présence bénéfique, ange gardien soucieux de mettre en lumière la particularité intrinsèque de l’objet tout en lui redonnant une perspective propre afin de le situer dans son environnement contemporain, puis historique. Rapport sensible plutôt que critique, les écrits de Picon s’articulent entre art et vie, tissant ce canevas imaginaire pensé par et pour l’Homme, soit tous les hommes !

 

Si les principales parties de la peinture ne s’apprennent pas, nous rappelle Gaëtan Picon, il est toutefois possible de suivre un cheminement dans le temps, patience donc dans l’art d’appréhender la Beauté : observations, réflexions, déductions, émotions…

Le regard du peintre fixe le temps, lequel s’associe à l’artiste puisque bien souvent se sont les derniers tableaux qui sont les plus beaux… or, cet ami invisible, ce temps imparti et imparfait, demeure bien souvent en trompe-l’œil. Il faut y regarder de près, car en art aussi la vérité est dans le détail, l’amour est dans le détail : imperceptiblement vous découvrirez que dans le silence du tableau (Klee, Kandinsky) s’entend le tic-tac de l’horloge, décompte pour un ailleurs… quand ce n’est pas le tumulte (Poussin, Delacroix) qui chasse les secondes.

Mais que ce soient les sculpteurs ou les peintres, tous tendent vers ce même dessein que nous aimons dans cette patine du temps qui nous les restitue : entre craquelures et mutilations, nous célébrons la mort – non la définitive qui éteint la nuit mais celle qui glisse lentement – et nous rappelle l’indélicatesse de l’instant déjà passé pour nous inciter à jouir de ce présent évanescent jusqu’à l’incendier car après, la fracture temporelle le réduira déjà, instantanément, au seul souvenir jaunâtre que la mélancolie pourrait bien ternir si l’on n’y prenait garde en s’arcboutant sur l’instant suivant et ainsi de suite. Oui, « admirable tremblement du temps de tout ce qui se désagrège et pullule, rompt l’ordre menteur de l’impérissable qui nous laisserait, si nous n’étions environnés que de signes, aussi seuls que le néant ! »

 

Alors, quand les auteurs cherchent les mots pour désigner ce temps, quand les termes manquent, seule la peinture parvient à montrer la dégradation en étant elle-même dégradée au fil des ans… et c’est cela le dernier mot ! À défaut du temps, toujours vainqueur, qui respire entre formes et interstices via les hachures, que cela soit dans la touche (Delacroix) ou l’objet (Ingres) voire l’espace délibérément oublié (Dürer), puisque les nervures seules témoigneront de son triomphe. Histoire qui résume toute l’histoire puisque l’esprit séparé ne rejoindra jamais la lumière d’origine, seule perdurera le témoignage de l’objet laissé en héritage dans ses surfaces lisses d’une image que la vie ne touche plus.

 

À force de pédagogie inavouée et d’essence volontariste à faire passer ce témoin culturel dans le grand chaos de la société en train de sombrer dans le consumérisme outrancier, Gaëtan Picon structura sa démarche afin de tenter un ultime assaut, dernier Mohican des Arts il s’investit dans une esthétique structurée pour un élitisme ouvert à tous, rejetant une bonne fois cette idiotie naît au XIXe siècle dans les cerveaux dérangés de certains bourgeois qui se sont appropriés l’art comme d’autres font des OPA hostiles. Contrant le schisme social trop vite accepté par les classes populaires exclues de fait de la culture pour tous, Picon œuvra pour la reconnaissance d’un système de chocs esthétiques avec les œuvres en présence : ainsi les voilà au centre des attentions, héroïnes du jour et inspiratrices d’élans amoureux…

 

Le temps – ce chemin nécessaire – de la peinture requiert d’être compris du point de vue de l’artiste, quelque soit l’approche, de l’œuvre complet au seul tableau pris dans son unicité. Un temps compressé qui faisait dire à Hokusai, à quatre-vingt dix ans, qu’il deviendrait un grand peintre… dans cinq ans. Alors ? Les derniers tableaux sont-ils ceux de la naissance, les seuls « valables » ? Trop facile même si, comme le disait Broch, du vocabulaire à la syntaxe, l’ordre s’inverse en vieillissant… Cependant, si l’on choisit son réel c’est nonobstant l’œuvre qui s’impose à l’artiste, inconscient d’être ainsi manipulé, même si certaines formes de résistance à la vie apparaissent, comme chez Ingres ou Mallarmé, parvenant à ce que le corps premier trace son sillage malgré la prégnance du corps second qui pèse de toute sa force de persuasion. Or il peut aussi en être de même pour le regardeur, surtout vis-à-vis de l’art abstrait (concret, disait Harp) : que voit-il, qu’entend-il ? Il est surprenant de voir combien Picon insiste sur ce côté dramatique qui, pour lui, marque le choix ultime auquel la situation contemporaine contraindrait chacun (sic).

 

« Accorder pleinement l’homme à ce qu’il choisit comme réel, en jetant la passerelle de l’œuvre entre ce qui est et ce qui doit être, c’est l’opération de Léger comme celle de tout grand peintre. »

Gaëtan Picon, « Le projet de Fernand Léger », Les lignes de la main, Gallimard, 1969, p.168.

 

Mais quid des images ? Ne sont-elles pas devenues aujourd’hui les instruments néfastes d’une propagande visant à exclure les Hommes du monde en célébrant le vide autour de la liberté ? Les images ne dénoncent plus mais aliènent en niant l’incandescence de la vie… au nom d’une pureté le rien domine et l’art succombe à ce système où tout se tient en partant du politique, lequel n’a aucun intérêt à voir cet enfant subversif s’affranchir des cadres. Manipulé, l’artiste en vient à se renier et à livrer un travail portant sur le désir d’être sans désir. Et de cette distance imposée la source se tarissant, le refuge devient l’objet, hors de nous donc amputé de la vie désormais calomniée, vénéré dans l’indifférence du on, là où tout aura été surestimé. Flots de paroles passagères dans le nivellement hors de prix qui (re)nie la contradiction originelle de l’art devenu bien de consommation (de masse). Adieu au contenu et à l’idée de sens, car faire sens c’est redonner la place à l’Homme, lequel n’a de cesse de s’écouter dans l’exercice d’une hypocondrie intellectuelle, laquelle, finalement, n’est que le reflet bien réel d’une contamination : « le sens vide la parole rend chacun esclave de ce vide ».

 

Gaëtan Picon a su entretenir tout au long de sa vie un lien ténu avec l’appareil créatif, depuis la genèse jusqu’à son lent accomplissement. Démarche désincarnée d’un homme amoureux des Arts, patient cheminement d’un poète parmi les tremblements de la vie, allant chemin faisant à son pas, temps d’éternité.

 

« […] c’est au moment où lui-même va disparaître, avalé par le monstre du temps, qu’il respire une dernière fois la grâce de cette fleur penchée, et sa légèreté d’apparition (son tremblement) dit à la fois la précarité de celui qui regarde et de celle qui est regardée. »

Gaëtan Picon, Admirable tremblement du temps, p.34.

 

Y a-t-il une éthique à observer dans la pratique du commentaire à propos de l’art qui voudrait que l’on coïncide avec le temps de l’œuvre afin de la préserver de tout temps qui n’est pas le sien, comme si l’intemporalité n’était pas, justement, le juge de paix qui démontre par sa seule présence – donc sans le moindre commentaire – la nature même de l’objet qui, par sa qualité, son essence, sa force aura su se jouer des siècles les siècles de toute chronique puisque le seul fait d’exister la place dans l’Histoire. On peut la saisir à sa naissance, pour la présenter, lui donner une perspective, pas obligatoirement l’expliquer car l’émotion ressentie à sa rencontre ne mérite aucune explication, c’est un peu comme si l’on voulait expliquer l’amour quand il n’y a qu’à le vivre, de la manière la plus intense possible…

Ainsi, oui, il y a les œuvrettes que l’on pousse à grands renforts de communication, et les autres, ces œuvres qui trompent le temps donc qui se jouent de l’objet qu’elles représentent et de l’émotion qu’elles suscitent, provoquant cet « éclair d’une transcendance moins exaltante qu’accablante, aperçue et pourtant hors d’atteinte ».

 

« Affirmer que l’expérience esthétique est un jugement, c’est la distinguer de l’expérience ineffable et incommunicable de l’amour, avec laquelle on a souvent voulu la confondre ; c’est assurer qu’elle est bien autre chose que soumission muette d’une conscience vide à une œuvre impérieuse. C’est toujours au nom de certaines exigences que nous interrogeons l’œuvre d’art ; et nous ne pouvons la voir sans l’éclairer selon certaines perspectives. Autrement dit : l’expérience esthétique implique une culture, et des positions de l’esprit liées à cette culture. »

Gaëtan Picon, L’écrivain et son ombre : introduction à une esthétique de la littérature, Gallimard, 1953, p.71

 

Le passé ne passe pas, il surgit : un chef-d’œuvre demeure un chef-d’œuvre, et l’autoportrait de Rembrandt vous regarde maintenant, là tout de suite, dès lors que vous posez vos yeux sur la toile. Vous n’y pouvez rien, vous êtes sous le charme, conquis…

Et si l’on vous parle encore, ne répondez que dans l’Insomnie du Temps.

Ce livre romantique est d’une étrange beauté contradictoire, souligne Philippe Sollers : tout en se questionnant sur une possible quête des origines dans les craquelures des vieux tableaux, Picon se plait aussi à espérer une renaissance tout en conservant dans un coin de sa mémoire la sentence d’Hegel : l’art est une chose passée. Qui se concrétise en 2015 avec Jeff Koons le peintre industriel le plus cher du monde et l’interférence de l’informatique dans l’art contemporain. Chronique d’une catastrophe annoncée, de cet authentique instant de l’art qui succède à la transcendance du sacré et précède l’immanence profane de la fabrication technologique que cet Admirable…et catastrophe réalisée !

 

François Xavier

 

Gaëtan Picon, Admirable tremblement du temps suivi d’essais d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu (inédit), Francis Marmande (inédit), Philippe Sollers (inédit) & Bernard Vouilloux, L’Atelier contemporain, septembre 2015, 288 p. – 25,00 €

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