Sam Francis, peintre romantique et guérisseur

Ce producteur d’images, comme il se définit, est aussi un grand questionneur du sens. Suite à une maladie grave qui le cloua, jeune, dans un lit d’hôpital, il apprit très tôt à réfléchir sur le sens de la vie. Il étudie Nietzche, puis l’alchimie et Jung, surtout sa manière d’aborder le logos de la psyché. « La psyché est notre seule réalité. […] L’intellect est l’aspect humain de la pensée. L’esprit en est le moteur. » Il débuta très tôt le dessin puis la peinture sur papier (plus pratique dans une chambre d’hôpital). : une peinture des contraires, entre sécheresse du support et un medium très liquide.

Et malgré que certains le rangent habituellement parmi les représentants de l’expressionnisme abstrait, les œuvres de Sam Francis dépassent le concept d’action painting portée par Pollock. Francis impose à la conduite de son pinceau un contrôle assidu car il veut maintenir un fort lien, notamment par le titre, entre ses compositions largement abstraites et le monde figuratif.

 

Dans son œuvre de grand format Round the World, Sam Francis recrée un mixage des nombreuses étendues terrestres aperçues du ciel lors de ses deux tours du monde de 1957 et 1958. La structure des champs colorés donne l’impression de contempler l’universalité faite paysage dans un mouvement perpétuel de recomposition permanente.
Un tableau abstrait qui n’en comporte pas moins toute une palette d’infimes possibilités de ce que la peinture gestuelle peut offrir…

 


Round the World, 1958/59
Huile sur toile, 276,5 x 321,5 cm
Photo: Peter Schibli, Basel

 

 

Sam Francis n’a pas la langue dans sa poche, et Yves Michaud vient le titiller pour lui faire préciser sa pensée, ses goûts, ses familles en peinture, et certains se retrouvent épinglés : « Mathieu (enfermé dans sa signature), Alechinsky (peintre officiel, resté à l’extérieur) ». Ses premiers clients furent des étrangers alors qu’il vivait à Paris car les français ne s’intéressaient pas aux jeunes peintres, nous avoue-t-il (et ça continue !) Sans doute à cause de son penchant pour sortir de la mode : ses premiers travaux monochromes, réalisés à Paris, ont vu le jour à l’écart des courants.
Avec son tableau Big Red, Francis renoue avec la tradition de la colourfield painting américaine, une peinture par aplats de couleur, tout en se rattachant aux représentants européens de la « couleur suggestive », un mouvement qui va de Monet à Gauguin et Matisse en passant par Bonnard. Sam Francis reconnait que les cycles des Nymphéas de Monet, notamment, l’ont profondément impressionné. Pour tenter d’approcher au plus près la force de la couleur il les fabrique, aussi pour le simple fait de demeurer autonome et de découvrir sans cesse de nouvelles gammes chromatiques.

 

Sam Francis affirment que les peintures sont des suggestions pour que les gens s’en servent, pour lui l’artiste abandonne son œuvre au public… elle est ensuite parachevée par le spectateur. Car « l’artiste est l’œil de Dieu, il illumine l’inconscient ». Un Dieu du nom de Monet peut-être dont l’influence semble bien plus importante qu’il ne l’avoue. Par exemple dans l’introduction de valeurs chromatiques intenses, avec au premier plan la triade colorée du bleu, du jaune et du rouge, juxtaposées en contrastes accusés, mais qu’une application fluide de la peinture conduit également à se superposer et à dégouliner en formant des mèches colorées.
Dès 1950 il affirmait : « Je fais du Monet tardif sous une forme pure. » [Relaté dans une lettre de Bernard Schultze à Annelise Hoyer d’août 1967.]

 

Mystique, Sam Francis a composé, pour une femme souffrant du pancréas, une grande toile – espace de jaune et d’orange avec un carré blanc au milieu – et offert comme un baume, médicament spirituel, idée du beau comme talisman  et son état s’est amélioré. La peinture aidant la douleur à s’en aller. Peintre décalé et esprit libre, Francis est adepte du concept de la synchronicité comme quoi nous serions tous chargés magnétiquement, sans en être conscients, sans pour autant aborder l’idée mystique d’un quelconque pilotage divin, mais pris quand même dans un processus. Toute notre vie écrite dans un Grand Livre ? Alors seulement s’il s’agit d’un livre peint…

 

François Xavier

 

Sam Francis, Mon art, mon métier, ma magie…  – Entretiens avec Yves Michaud, L’atelier contemporain, mai 2015, 110 p.- 20,00 euros

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