Précis de composition et de décomposition : Tristan Félix

La poétesse est de celle qui – telle une amibe de l'hétéronomie et de l'ubiquité spectrale – prête à presque tous ses amis un sobriquet théâtral qui tente de leur ressembler : Mary Poppins, Perceval, Rodogun, Child Éric, La Fée, Âne des Trois Bois, Grand Héron, El Caballero de la Sierra Monte, Maum le Titan, La Bloue, Anita, Nin, OrOr…
Sorte De Pessoa féminine cette fée mimine ne s'en prive pas même à son propre égard. Elle avance masquée moins par dispersion que pour œuvrer à sa réconciliation avec elle-même.

Dès lors l'auteure rappelle qu'au delà des nominations, chaque mot de la langue n’est que le pseudo d’un réel perdu dont elle ne sait faire le deuil. L'orphique l'enchante en démangeant la réalité de toutes parts. Elle dit leur fait  aux poètes sexistes qui te déchirent la chatte, les hystériques qui te la font vibrer en vrille haletante asyntaxique, mais aussi les téléréalistes, les philosophiques et auto-suce-bite qui se regardent le néant dans le néant du moi anéanti.

Traitant les mères de vinaigres, cela ne l'empêche pas, bien au contraire, de s'élever contre le viol collectif d’une adolescente enivrée, la lapidation d’une Afghane adultère. L'auteure écrit parfois des nuits entières ses histoires d'Ovaine (son héroïne préférée, sa semblable, sa sœur) au moment où elle dessine d'une même main et entre deux textes, le gouffre, celui de la mère, à l’encre bleue, celle qui teinte les hématomes de son corps aux prises avec le sens impossible de la vie, à force de coups de poing sur les hanches.

Contre les mots qui verrouillent le sens, ses livres permettent de comprendre comment faire pour enjamber follement les barbelés, prolonger l’ivresse de l’infini des possibles. C'est (aussi) une manière de se frotter à l'impossible là où Orphée ou Alice attire lectrices et lecteurs à la musique du sens interdit pour que les êtres humains vivent loin des sauvageries que certains lieux leur réservent.


Jean-Paul Gavard-Perret
 

Tristan Félix, Faut une faille, Z4 éditions, 2020 et Laissés pour conte,  éditions Tarmac, 2020

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