Rodin vs Giacometti ? Les deux réunis à Martigny !

Les critiques et les petits malins s'amusent souvent à opposer – c'est tellement plus facile – tel ou tel, et dans le cas de Rodin et de Giacometti, cela semble si facile, a priori, puisque les sculptures semblent s'ériger à l'opposée, l'une ronde, musclée, puissante quand l'autre est légère, fluide, élancée... mais quand on s'approche un peu de l’œuvre on découvre de nombreuses similitudes, d'autant plus si l'on s'éloigne des quelques pièces connues et mille fois montrées, pour s'amouracher d'autres merveilles extraordinaires, parfois aux antipodes des canons classiques, ouvrant des champs d'expérimentations spirituelles et émotionnelles d'un nouveau genre...
C'est le pari de cette exposition hors norme que nous propose la fondation Pierre Gianadda, à Martigny, jusqu'au 24 novembre 2019 (tous les jours de 9h à 19h).

Il y a rarement éclosion d’un artiste sans influence, pour ne pas dire jamais ; et tout génie qu’il est, Giacometti regarda Rodin dès sa jeunesse, tiraillé entre le dessin et la sculpture. Il savait le maître français préoccupé, tout comme lui, par l’héritage des Anciens. Rodin collectionnait les œuvres des Grecs et des Romains quand Giacometti recopiait sur ses carnets les masques de l’Égypte antique.
Arrivant à Paris en 1922, il s’inscrit à l’atelier de Bourdelle, à la Grande Chaumière, pour suivre l’enseignement de cet ancien élève de Rodin…

Deux démarches qui se rejoignent aussi dans l’approche de leur art, dans cette volonté irrépressible de n’en faire qu’à sa tête. Rodin se voyant refuser d’exposer car son buste d’un homme au nez cassé était… trop ressemblant, mais cela ne l’empêcha point de continuer dans la veine du traitement formel, des formes vraies en tournant le dos à l’académisme. Il en fut de même pour Giacometti qui dépouilla ses créations dans le dessein de leur donner un caractère universel. Deux démarches opposées par la technique – et encore, quand on s’approche on voit chez les deux les nombreuses marques de doigts qui ont façonné la glaise – deux manières de faire pour un seul et même désir : au plus juste. De l’approche parfois déformée de Rodin aux étirements infinis de Giacometti, seule la condition humaine a voix au chapitre, seul l’Homme dans sa plastique s’impose en métaphores de tous les possibles spirituels…

Alberto GIACOMETTI (1901-1966) Petit buste de Silvio sur double socle, vers 1943-1944 Bronze, 18,2 x 12,7 x 11,5 cm / Fondation Pierre Gianadda © Succession Giacometti, 2019, ProLitteris Zurich

On est stupéfait quand on pénètre dans le bunker : les cimaises ont disparu, les murs ont été repeint d'un joli gris clair qui se marie parfaitement avec l'aménagement mobilier que l'architecte a spécialement conçu pour recevoir les sculptures. Ici relevées, là soutenues, exposées à la lumière ou mises en enfilade pour donner au spectateur le loisir de tourner autour, de jouer des comparaisons entre Rodin et Giacometti, bustes ou portraits se jouant des effets pour perturber nos sens. Ainsi nous voilà mis face à nos contradictions : il faut bien le reconnaître, ces deux génies s'amusent avec l'espace et s'offrent des impertinences en nous démontrant l'impact d'un socle – ou son absence – dans la manière d'aborder notre ressenti vis-à-vis de l’œuvre...
Construite autour de thématiques, cette foisonnante exposition qu’il convient de parcourir dans la lenteur et la curiosité, quitte à revenir en arrière, se déplacer autour des socles, tenter des perspectives depuis d’autres points de vue ; c'est un parcours d’explorateur pour découvrir à chaque station, comme le pèlerin scrupuleux, toutes les facettes que ces sculptures offrent au regardeur attentif.

Huit regards à poser autrement sur l’œuvre de ces deux génies ont été choisi par les commissaires pour mieux nous aider à pénétrer l’antre de la création, à tenter de deviner ce qui a conduit l’un et l’autre à exercer leur art de cette manière.
Le modelé et la matière : une force se dégage chez Rodin, au premier regard quand Giacometti intrigue avec ses figurines étirées et filiformes.
L’usage de l’accident : ne pas nier ce qui est, ce qui arrive, même inopinément comme ce bronze de 1875, refusé, nez trop cassé ou plutôt malaise chez les jurés devant les fragments, les omissions de matière, les formes qui témoignent, non pas d’un échec de l’artiste, mais bien d’une démarche personnelle. Rodin veut insister sur l’expressivité. Et Giacometti ressentira, plus tard, la même angoisse à ne pas vouloir jeter les figures cassées, les sculptures moulées malgré les membres manquants, devinant qu’il y avait là aussi, quelque chose de profondément humain, une vérité.
Les groupes : trônant au milieu du musée, les célèbres bourgeois commandés par la ville de Calais – qui à l’origine avait sollicité Rodin pour un monument avec un seul héros – rappellent que l’artiste voulut imposer une conception héroïque en montrant six personnages se sacrifiant volontairement à un pouvoir d’émotion collective.
 

Auguste RODIN (1840-1917), Le Cri, 1898 Plâtre patiné, 25.4 x 31.4 x 18.9 cm / Musée Rodin, Paris © Musée Rodin – photo Hervé Lewandowski

Déformation : dans leurs recherches sur l’expression des visages, Rodin et Giacometti ont poussé le trait jusqu’à friser la caricature, mais c’est par cette déformation acceptée, révélée, voire accentuée que se signale la physionomie du personnage, que l’esprit semble l’habiter et que l’on se retient de lui adresser la parole…
Face à l’art ancien : Rodin et Giacometti débutèrent en copiant, l’un au Louvre, l’autre dans les livres avant de rejoindre le musée de la rue de Rivoli ; tous deux passionnés par l’héritage des Anciens et toujours en quête d’une information à glaner dans l’étude des œuvres passées. Des objets personnels des collections des deux artistes sont présentés, traçant l'allégorie d'un fil rouge à travers les âges...
La question du socle : l’idée de modernité est plus difficile à développer dans la sculpture que dans la peinture, aussi la manière de procéder dans la présentation du sujet est essentielle. Rodin et Giacometti s’attaquèrent au mythe du socle afin de briser une bonne fois la barrière académique. Puisque la sculpture a déjà sa base, l’ajout du socle doit se considérer dès l’élaboration du sujet. Rodin en étudie le rôle précis à chaque fois : ses socles sont variés, continuent la sculpture pour aboutir à un ensemble. Chez Giacometti, le socle n’est pas qu’un simple outil de présentation qui isole la figure et produit une distance. Pour lui, le socle doit établir des rapports complexes et variés, quitte à ce qu’il soit dix fois plus grand que le sujet…
Les séries : pour les deux sculpteurs, le processus créatif intègre la notion de répétition d’un même motif ; c’est là l’une des caractéristiques marquantes de leur approche du modèle, et aussi le témoignage d’une même recherche insatiable du résultat le plus juste. Les études se multiplient, les dessins et les bustes préparatoires, un travail de longue haleine… Après la guerre, Giacometti réalisera des séries importantes de portraits d’après nature ou de mémoire, imposant aussi à sa femme et son frère d’interminables séances de pose. Obsédé par l’échec, il recommence sans cesse, torturant ses modèles qui croupissent des heures sur leur tabouret.
L’homme qui marche : Rodin en 1907 puis Giacometti en 1960, toutes deux encadrant l’esplanade en bas des escaliers du musée Gianadda, un duo-choc qui résonne dans le monde iconique des deux hommes. Celui de Rodin, tiré du saint Jean-Baptiste de 1890, agrandi, imposant alors son statut avec un corps dépourvu de tête et de bras, un grand naturalisme qui n’a rien à dire mais se suffit par lui-même dans la dynamique du mouvement… Giacometti s’invite en délicatesse avec sa version dépouillée de détails anecdotiques comme surgie de nulle part, silhouette filiforme allant vers un inconnu avéré d’un pas ferme, sachant sans doute qu’elle marche vers l’éternité. 

 

Alberto GIACOMETTI (1901-1966), Buste d’Annette, 1962 Bronze, 46.2 x 26.5 x 16.2 cm / Fondation Giacometti, Paris © Succession Giacometti, 2019, ProLitteris Zurich

 


François Xavier

Catherine Chevillot, Catherine Grenier & Hugo Daniel (sous la direction de), Rodin Giacometti, 149 illustrations couleur, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, juin 2019, 260 p.-, CHF 35 ou 29 €

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