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Le grand vertige : le Goncourt vert ?

Il y a parfois des occasions à ne pas rater, quand le Destin s’amuse des Hommes et offre sur un plateau d’argent une opportunité, une évidence que l’on serait bien sot de ne pas sacraliser cet instant. La vague verte portée par les électeurs aux deux dernières élections pourrait aussi se concrétiser dans la consécration d’un auteur prometteur qui nous livre ici un roman magistral, aussi bien dans sa composition littéraire et stylistique que dans son approche sociologique et philosophique : quid du monde de demain si l’on continue à ne rien faire ? Une catastrophe.
Mais si tout le monde s’accorde sur le diagnostic les esprits divergent dès lors qu’il s’agit de prendre la moindre décision qui ne soit pas démagogique. Le PDG de PSA l’a d’ailleurs souligné récemment : il ne comprend pas pourquoi on lui demande de fabriquer des moteurs à eau pour l’armée mais surtout pas pour le grand public (sic). On se lance dans la voiture électrique (dont on sait que sur l’ensemble de la chaîne elle est plus polluante que la voiture atmosphérique) et on traîne à imposer la voiture à hydrogène qui ne renvoie que… de la vapeur d’eau. Sans doute pour ne pas froisser nos amis producteurs de pétrole ?

Pierre Ducrozet (prix de la Vocation 2011, prix de Flore 2017) nous hypnotise dès la première page et capture notre attention en nous entraînant dans un road-movie palpitant auquel participent quelques jeunes diplômés en mal d’adrénaline et assoiffés d’idéologie écologique. Nathan est en quête d’une plante mythique qui pourrait offrir à l’Homme sa solution de capture de l’énergie solaire et ainsi résoudre les problèmes d’énergie ; June refuse tout en bloc et parcourt le monde comme un rat dans sa cage pour oublier mais se laisse prendre au jeu de Télémaque, le réseau qu’Adam Thobias, sommité universitaire de l’écologie, vient de créer à la demande de plusieurs pays qui débloquent des fonds pour tenter de trouver une solution au dérèglement climatique.
Mais le gourou se retournera contre le système et entraînera avec lui une suite d’événements dont il ne pourra garder le contrôle. Et si la solution s’avère être à portée de mains, la couardise des politiques fera que pour que tout change il faut que rien ne change. On adaptera simplement le vocabulaire et on ignorera la volonté des peuples : la prise d’otages se poursuit…

Dans le même esprit qu’Auroville, Adam Thobias s’exilera dans le désert kényan construire une cité d’apprentissage, laboratoire à ciel ouvert pour tester d’illusoires machines à capturer le CO2 ou à modifier la texture de la terre, mais comme toute utopie la réalité recouvrera ses droits. Le monde est ainsi conduit par une force que rien ne supplantera, si ce n’est elle-même. La sauvegarde de la planète ne pouvant se faire que par l’extinction de l’humanité ; d’ici-là, il faudra survivre, oublier qu’il n’y a ni sens ni solution, ne pas sombrer dans le pessimisme et élargir le champ des possibles par l’alcool, le jeu des rencontres, le temps infini, la contemplation, le laisser-faire… Tout le moins se sera le parti pris de June, et l’on n’est pas loin de partager son avis.

Un très beau roman d’actualité à la force évocatrice qui pourrait dessiller certains yeux qui refusent de s'ouvrir. Une écriture parfois décalée qui pétille d’intelligence et de trouvailles, une ambiance digne d’un polar, des paysages à couper le souffle, une Histoire qu’il est toujours bon de rappeler : voici enfermée dans un monument de papier toute l’humanité dans sa simplicité. Candide et effrayante, majestueuse et prédatrice ; ambivalente société des Hommes qui s’évertue à détruire ce qui la maintient en vie.
Un Goncourt vert, une évidence pour sauver la planète...

 

François Xavier

 

Pierre Ducrozet, Le grand vertige, Actes Sud, août 2020, 368 p. -, 20,50 €

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