Yves Klein en visite chez Soulages

Abriter l’essentiel de l’œuvre de Pierre Soulages n’empêche en rien d’ouvrir le musée de Rodez à des expositions temporaires, ainsi cet été – après Picasso en 2016, Calder en 2017 et Le Corbusier en 2018 – Yves Klein est invité dans les profondeurs de cet extraordinaire vaisseau enraciné sur un flanc de colline. Cette première depuis la fameuse rétrospective du Centre Beaubourg de 2006 se conclut d’un très beau catalogue faisant la part belle aux reproductions, d'une grande qualité, et à la mise en page remarquable. Vous aurez ainsi tout le loisir de vous rappeler votre arrivée après la dernière volée de marche, là où vous prîtes un instant pour apprécier la perspective, et n’avez pas succombé à l’envie de plonger dans la piscine qui s’ouvrit à vos pieds, avec ce bleu qui semble se mouvoir sous les effets des projecteurs mais se veut œuvre, non jeu aquatique…

Si l’approche artistique est bien trop souvent ludique de nos jours puisque tout se vaut, il convient nononbstant de savoir lui redonner aussi tout son éclat et son sérieux dès lors que l’on aborde un pan essentiel de l’histoire de l’art. Yves Klein est l’une des étoiles filantes de l’avant-garde, quelque soit l’année finalement, tant sa démarche est pleine d’audace, de beauté, de mouvements, de spiritualité. Car Klein tient par-dessus tout à lier la pensée à l’acte, l’action à l’idéalisme constructif qu’il souhaite développer au service de l’art.
Il sera d'ailleurs l’un des fondateurs du mouvement ZERO, en Allemagne, ainsi que des Nouveaux Réalistes, à Paris, mais tout comme Christian Jaccard, l’idée de clans ne lui convient pas : il ira au bout de lui-même, au bout du chemin, seul…

Connu pour ses frasques – l’exposition vide de la rue de Seine qui paralysa tout Saint Germain-des-Près et donna mal à la tête aux philosophes à qui Klein venait de démontrer que si rien ne peut être vu, est-ce à dire qu’il n’y a rien pour autant ? – ou ses tableaux de feu et ses femmes nues qui se roulent sur la toile (les fameux Anthropométries aux pinceaux vivants), Yves Klein est aussi l’inventeur du bleu IKB (International Klein Blue, déposé à l’INPI en 1960).

 

D’un pigment découvert chez son marchand de couleur du boulevard Edgard-Quinet, qu’il étudia de manière scrupuleuse, il en fit une impulsion monochrome qui lui offrit son statut d’artiste. Clin d’œil avec un autre pair du monochrome, Soulages, l’hôte de cette exposition, qui lui, utilise une autre technique pour obtenir son noir mono-pigmentaire, c’est-à-dire un noir de différentes natures. Le bleu de Klein provient d'une magie qui s’accommode de l’ondulation du passage de la peinture ou de reliefs sous-jacents, offrant au peintre d’assouvir ses choix en toute quiétude : tableaux, sculptures, projections…

Fondu de couleur, Yves Klein ne s’enferma point dans l’unique bleu et nous avons ainsi plaisir à découvrir d’autres facettes de son œuvre avec des tableaux où violet, vert, jaune, orange voire or – ou noir, en clin d’œil à Soulages –, se mêlent dans une mise en scène kaléidoscopique du meilleur effet.
Avec cette exposition vous plongez en quelque sorte dans le laboratoire à idées qu’Yves Klein fréquentait tous les jours, qu’il soit dans son atelier ou qu’il rêve à des projets tous plus fous les uns que les autres, comme ces Fontaines de Varsovie, avec l’architecte Claude Parent, qui ne virent jamais le jour…
Accroché aux chevilles de l'artiste, le mot-étalon de liberté ne le quitte point et qui se matérialise aussi dans les empreintes de ces jeunes femmes ou dans les objets inventés (Relief Planétaire bleu) ou détournés (Globe terrestre bleu ou Excavatrice de l’espace, avec Jean Tinguely). Quelle fougue en seulement huit années !
Oui, toute l’œuvre d’Yves Klein se réalise en à peine moins d’une décennie avant que l’accident cardiaque ne l’emporte, une force vive qui l’animait comme s’il savait qu’il allait trébucher définitivement trop tôt et que chaque jour était compté…

Est-ce cela qui le rapprocha de Sainte Rita, la patronne des causes perdues ?
Toujours est-il qu’Yves Klein se rendit en Italie, avec sa tante, plusieurs fois, pour prier à Cascia, et qu’il fit don de plusieurs œuvres aux nonnes de la basilique. Aussi bien dans une démarche de remerciement pour une commande que dans la gratuité de la prière universelle, un lien invisible avec l’acte de transaction des zones de sensibilité immatérielle, sa façon de relier la performance, l’humain et l’eschatologie.
En février 1961, lors de sa dernière visite, il fit un don et écrivit une prière qui situe aussi bien le théâtre du vide, le feu que la mise en lumière du bleu, comme des actes d’amour en hommage à la beauté.

François Xavier

Benoît Decron (sous la direction de), Yves Klein – Des cris bleus…, 280 x 240, musée soulages Rodez, juillet 2019, 183 p.-, 32 €

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