Considérations grammaticales sur la féminisation de la langue

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Les Femmes savants

 

On pensait avoir déjà eu sa dose de considérations grammaticales il y a un mois avec les fabuleuses aventures du prédicat. Mais ce n’est pas parce qu’on se bouscule à droite et à gauche en cette période d’élections qu’il faut oublier les vieux serpents de mer ! Le Figaro a ressorti très récemment encore la question de la féminisation de certains mots et de certains accords en français. Nous voudrions montrer ici que, tant qu’elle est posée comme elle est posée, cette question restera insoluble.

 

Autant le dire tout de suite : le débat dans lequel nous nous engageons ici est sans doute insoluble, puisque certaines des oppositions qu’il suscite, ou que tout au moins il inclut, se situent à l’intérieur du même camp. Si certaines femmes estiment, au nom du féminisme, qu’un directeur de sexe féminin doit être appelé "directrice", d’autres, au nom du même féminisme, exigent l’appellation "Madame le Directeur", une directrice ne pouvant être à leurs yeux — ou aux yeux du grand public — qu’un directeur au rabais. En un mot, on est directrice d’école maternelle, mais on est, quel que soit son sexe, directeur d’une grande école. Les premières pourront dénoncer l’aliénation des secondes, ce syndrome de Stockholm en vertu duquel les esclaves ont pour unique désir de ressembler à leurs maîtres, autrement dit d’aspirer à un changement individuel qui, loin de remettre en question le système, ne fait que le conforter. Les secondes pourront répondre qu’il existe des réalités qu’on ne saurait nier, y compris dans le langage, et que les erreurs mêmes de la doxa font partie de ces réalités… Voie (voix ?) sans issue.


On n’en sortira pas parce qu’on se trouve ici dans le cas de figure d’un groupe voulant affirmer à la fois son identité individuelle et son identité, autrement dit son égalité, avec un autre groupe. Ne reprochons pas au mot identité d’être ambigu. Comment pourrait-il ne pas l’être ? Point de dialogue, point de dialectique sans contradiction. Au commencement était le conflit.

 

Reste à savoir si ce conflit est voué à demeurer conflit éternel. Si les chercheuses seront condamnées à n’être que chercheuses de poux, loin de femmes chercheurs (de chercheures ?) se consacrant, elles, à de nobles tâches dans des laboratoires scientifiques.


Si nous lisons la brochure officielle éditée "pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes", il ne devrait pas être trop difficile de mettre un peu d’ordre dans tout cela, et d’équilibrer les plateaux de la balance. Instaurons l’égalité des salaires quand les femmes, comme c’est de plus en plus le cas, accomplissent les mêmes taches que les hommes. Coupons court — on commence à le faire — à cette scandaleuse habitude consistant à appeler les animatrices de radio par leur seul prénom et à gratifier uniquement les animateurs de la totalité de leur État civil. Cessons d’habiller systématiquement les petits garçons en bleu et les petites filles en rose. Bref, arrêtons de tirer prétexte du sexe, distinction objective, pour instaurer une distinction arbitraire, celle du genre. Quand, dans les années soixante, apparut chez les garçons la mode des cheveux longs, certains chefs d’établissements scolaires ajoutèrent des paragraphes à leur règlement intérieur pour interdire pareille dérive, pareille confusion. Certains élèves mâles furent même exclus. Mais lorsqu’on s’aperçut que les portraits de Baudelaire, de Hugo ou de Leconte de Lisle qui ornaient les manuels sur lesquels ces jeunes gens étaient priés de se pencher représentaient, à certaines époques de leur vie, ces "phares" très chevelus, l’affaire fit long feu. La volonté de souligner systématiquement la différence fit place à l’indifférence. La tendre indifférence des hommes… et des femmes, pourrait-on dire en paraphrasant Camus.

            

Inutile, donc, de perdre son temps à dénoncer certaines aberrations qui sautent aux yeux dès lors qu’on veut bien faire preuve d’un minimum de bon sens. Cependant, il est des cas où la frontière du sexe semble déboucher « naturellement » sur celle du genre : va-t-on taxer de sexisme ce jury de l’agrégation de Lettres qui, dans le planning des oraux, veillait à ne jamais faire passer une même candidate plusieurs jours de suite, afin d’éviter que la fatigue éventuellement occasionnée par des règles ne vienne perturber l’ensemble de ses épreuves ? Si l’introduction d’une discrimination arbitraire relève du racisme, l’ignorance de différences objectives ne laisse pas de déboucher sur une humiliation. On pourra blâmer les Anglo-Saxons lorsqu’ils font varier le genre de leur voiture lorsque celle-ci refuse de démarrer (it won’t start, constatation objective ; she won’t start, agacement affectueux ; he won’t start, exaspération) ; on pourra plus difficilement leur reprocher de féminiser systématiquement tous les bateaux, la forme de ceux-ci étant spontanément associée au ventre maternel.

 

L’aspiration féministe qui voudrait concilier, dans la langue, l’expression d’une différence et d’une égalité, tout en étant parfaitement justifiée, se heurte du point de vue pratique à des obstacles insurmontables. C’est vrai, lorsqu’on dit : « Tous les élèves sont priés de rejoindre leur classe à 13h15 », on peut imaginer que cette directive s’adresse aux seuls garçons. Mais la solution typographique proposée par notre très officielle brochure, et qui consiste à ajouter les marques du féminin entre deux points (et non entre parenthèses, notez-le bien !) nous semble friser le ridicule : "Tou.te.s les élèves sont prié.e.s de rejoindre…" Comment, en outre, convient-il de dire une phrase pareille ? "Tous les élèves et toutes les élèves…" ? C’est longuet. Et puis, ne faudrait-il pas dire plutôt : « Toutes les élèves et tous les élèves… », en particulier lorsqu’il s’agit d’une classe d’hypokhâgne où — même si on peut le regretter — l’effectif masculin représente un dixième de l’effectif féminin ? Suivons l’ordre alphabétique, nous dit la brochure. Pas de jaloux. Pas de jaloux, peut-être, mais tout de suite, de belles incohérences : en vertu de ce beau principe alphabétique, il faudra dire "les filles et les garçons", mais "tous les garçons et toutes les filles". La vérité, c’est qu’une langue, par quelque bout qu’on la prenne, n’échappe pas à des cas insolubles. [1]

            

Les solutions que d’aucuns voudraient nous faire trouver dans le français canadien ne manquent pas de nous laisser perplexe. Loin de nous l’idée de voir dans la langue des Québécois une version abâtardie de la langue française. Elle a sa cohérence, ses trouvailles et ses beautés. Mais la question de la féminisation des termes se pose au Canada français dans un cadre bien plus large, qui est celui de la résistance à la langue anglo-américaine. Résistance non dénuée de failles, d’ailleurs, puisque les mêmes qui refusent de dire zapper et qui lui préfèrent pitonner (why not, après tout ?) ne craignent pas de dire "Es-tu craqué ?" quand les Français de France s’obstinent à dire "Tu es fou ?" Ajoutons pour ceux qui l’ignoreraient que des textes on ne peut plus officiels interdisent que la version française made in France d’un film étranger soit exploitée au Québec (les Québécois réalisent leur doublage en français), et vice-versa. Pour être honnête, il convient de préciser que sous cette scission se cachent des considérations économiques, mais elles ne font que souligner le fait qu’une langue ne saurait être considérée indépendamment du "climat" sous lequel elle est parlée.

 

Et c’est ce qui nous gêne le plus dans cette brochure officielle. Elle tend à confondre, volontairement ou non, l’outil et l’utilisateur, le descriptif et le normatif. Juif, nègre, garce, bougre [2] ne sont pas a priori des termes péjoratifs. Ils le deviennent lorsqu’ils sont prononcés par des gens qui les voient comme tels. L’inverse peut aussi se produire parfois : les impressionnistes, en imposant leur génie, ont su faire de l’insulte qui leur était jetée un terme officiel et respectable. Plus aucun cinéphile français ne sourit en entendant le nom de Sean Connery, et les Romains perdirent rapidement l’habitude de penser à des pois chiches en entendant les discours de Cicéron.


Cependant, il faut tout l’esprit ricanant et toute l’amnésie d’un Français pour se moquer de l’obsession des Américains pour le politiquement correct. Les Français devraient se souvenir que, comme l’a écrit La Rochefoucauld, beaucoup de gens ne seraient jamais tombés amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour.  Et Bossuet, autre grand spécialiste du signifiant et du signifié, a bien expliqué que l’un des moyens les plus efficaces pour avoir une âme vertueuse était d’adopter les formes extérieures de la vertu, même sans y croire : au bout d’un certain temps, la pratique finit par devenir foi.


Bien sûr, donc, même si, le plus souvent, c’est la fonction qui crée l’organe, l’organe peut dans une certaine mesure susciter la fonction, mais ce qui fait que la langue française n’arrive pas à déterminer les responsabilités respectives de ce drôle de couple, c’est qu’elle refuse de voir que ce couple est en fait un couple à trois. Le troisième élément reste invisible parce qu’il semble découler directement du bon sens, mais le bon sens en question est un bon sens exclusivement formel, qui refuse d’admettre, en tout cas officiellement, qu’il peut exister, face à une même situation, plusieurs logiques.


Le latin était d’une rigueur absolue, qui disait "cette crapule a été condamné" ou "cette crapule a été condamnée" selon que la crapule était de sexe masculin ou de sexe féminin. Le grec était d’une rigueur absolue quand il disait "les animaux court", parce qu’il estimait — à tort ou à raison — que les animaux, ta zôa, n’avaient pas de conscience individuelle et ne pouvaient être appréhendés que comme un ensemble. Le français accepte ce genre de raisonnement, cet accord par le sens, quand il ne peut pas faire autrement s’il ne veut pas tomber dans le ridicule ; personne n’osera dire : "elle a l’air enceint" si elle est enceinte. Il n’en reste pas moins que la règle officielle veut qu’on dise : "elle a l’air gentil". Le français et le Français sont tellement planificateurs qu’ils préfèrent toujours un écrasement final à une correction de trajectoire [3]. Au singulier tu as commencé, au singulier tu finiras. Au masculin tu as commencé, au masculin tu poursuivras.


A vrai dire, on ne sait plus très bien ce qu’on dit. Mais il y a cette schizophrénie inhérente au français qui fait que des formules telles que "j’ai vu passer un couple avec leur enfant", qu’on entend quotidiennement, sont interdites de séjour dans la langue écrite. Pas un seul locuteur français ne résiste au bout de deux lignes à la tentation d’utiliser le pronom ils pour reprendre le féminin pluriel les personnes [4] par lequel il a pu commencer son discours — et c’est pourquoi, soit dit en passant, nous doutons que l’expression « droits de la personne humaine », au lieu de « droits de l’homme », ait un grand avenir devant elle —, mais tout bon écolier doit savoir que cela est interdit. Et même s’il ne le sait pas ou ne veut pas le savoir, il y aura toujours, dans le coin de sa conscience, un Jiminy Cricket qui lui dira que ce n’est pas bien.


Il faudrait relire Bergson, au moins le début du Rire,  et se rappeler qu’une société ne peut fonctionner correctement que si elle arrive à trouver un équilibre entre souplesse et rigidité. Il faut par exemple l’entêtement borné de certains enseignants pour refuser l’entrée de leur cours à tout retardataire — sur quarante élèves, il y en a forcément, statistiquement, un ou deux dont le train ou le métro n’ont pas dû être à l’heure —, mais il est évident qu’arrive un moment où il faut commencer le cours. L’équilibre en question est simple affaire de bon sens.


Plutôt donc que de tergiverser pendant des siècles sur, allions-nous dire, le sexe des anges, autrement dit sur la question de savoir s’il convient de dire Madame le Proviseur ou Madame la Proviseure, contentons-nous de l’outil qui existe déjà, mais assouplissons-le. Disons, selon ce qu’imposent le "climat" et les circonstances, "le juge" ou "la juge", "le ministre" ou "la ministre", et tenons-nous-en, pour proviseur, à proviseur, l’adjonction d’un –e final allant contre toute l’histoire de la dérivation dans la langue française (et latine). Mais acceptons sans tiquer qu’on puisse dire : "Le proviseur est venu ce matin. Elle s’est adressée aux élèves de Terminale." Après tout, quand les Anglais disent the cook, ils ne savent pas si le cuisinier est un cuisinier ou une cuisinière, et ils ne le sauront que si un pronom vient relayer le mot dans la phrase suivante. Fred Kassak s’est amusé à écrire un roman policier de deux cents pages, au demeurant parfaitement intraduisible en anglais, dans lequel le jeu consiste à égarer le lecteur jusqu’au bout en lui faisant croire ce qu’il croit déjà spontanément, à savoir que Maître Machin est un avocat, alors que Maître Machin est en fait une avocate. Mais il est rare que la réalité soutienne aussi longtemps un pareil quiproqua.


Au-delà de la linguistique, il y a dans cette affaire cette incapacité pathologique de la France à accepter des réformes et sa manie de faire des révolutions souvent révolues au bout d’une décennie, cette manie de remplacer la royauté par l’Empire, après passage par une tyrannie républicaine. L’absolutisme louis-quatorzien est indubitablement ce qui a permis à la langue française de s’imposer comme elle a su le faire durant plusieurs siècles. Pour qu’elle se maintienne telle quelle, il faut qu’elle change. Ni trop, ni trop peu.


FAL

 

[1] On pourrait, pour citer un exemple entre mille, parler du temps des verbes. Dans une phrase telle que : "Quand nous étions arrivés, tous les indices avaient déjà été effacés", on peut dénoncer l’emploi du même temps (le plus-que-parfait) pour décrire deux actions chronologiquement totalement distinctes, mais il n’existe pas en français de "plus-que-parfait antérieur" et arrive toujours un moment où on ne peut plus pousser les murs.

[2] Rappelons que ce terme, variante à l’origine du mot bulgare, a désigné un temps les homosexuels.

[3] Voir à ce sujet le sac de nœuds attaché à l’expression "une espèce de". Soit la phrase : "J’ai croisé dans l’escalier une espèce de déménageur." La suite grammaticale ne saurait être que "Elle m’a fait peur", l’expression "de déménageur" ayant une valeur générique, adjectivale, et ne pouvant donc engendrer un pronom il. Échec et mat, donc. Évidemment, certains malheureux, qui sentent venir le vent, vont essayer instinctivement d’éviter les ennuis en disant "un espèce de déménageur". Mais ils seront, comme il se doit, fusillés sur l’heure.

[4] Si cette métamorphose de genre choque les féministes, elle n’est pas plus choquante que l’emploi en américain de l’expression you guys, même quand on s’adresse uniquement à des filles, guys servant ici à distinguer un you pluriel d’un you singulier.

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