Stakhanoviste du style, vivant l’écriture comme un culte, Flaubert a cassé avec Madame Bovary la structure du roman traditionnel. Biographie de Gustave Flaubert.

Walking on the Wild Sidewalk

Petites remarques sur une phrase célèbre de Flaubert citée par Brigitte Macron.

Monsieur le Président de la République et son épouse ont beaucoup fait en cette rentrée pour la presse écrite. Le Point a d’ores et déjà augmenté le tirage du numéro qui offre cette semaine une interview fleuve du premier. Quant au Elle publié il y a une quinzaine de jours et qui proposait un entretien avec la seconde, il a franchi allègrement la barre des cinq cent mille exemplaires, un record en ces jours tristes où nous voyons les kiosques à journaux disparaître les uns après les autres.

Brigitte Macron aborde différents sujets dans l’entretien en question, et cite entre autres les noms de certains de ses couturiers favoris, mais, lors du dernier Masque et la Plume littéraire, Olivia de Lamberterie, l’une des deux journalistes qui l’ont interrogée, assurait que les ventes de Madame Bovary allaient monter en flèche dans les semaines à venir. Sarkozy avait, paradoxalement, favorisé l’éclosion de fans de La Princesse de Clèves en contestant le bien-fondé du choix d’un tel roman pour le programme d’un concours administratif ; Brigitte Macron, elle, avait tout simplement si bien parlé de Flaubert qu’elle allait amener des régiments de lectrices à se rallier à son panache blanc..

Que Brigitte Macron admire Flaubert et contribue à diffuser son œuvre, voilà qui ne peut que réjouir notre cœur. Il convient toutefois de se demander si les propos qu’elle a tenus à son sujet ne sont pas un peu rapides. Elle évoque, bien sûr, le style de Flaubert – what else ? – et explique comment une phrase et une seule peut rétamer un personnage. Exemple au tableau : le portrait de Charles ; la formule assassine ? « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue. »

On remarquera que la phrase est à l’imparfait. Or, quand Flaubert emploie l’imparfait, autrement dit sans arrêt, il convient de se méfier. Cet imparfait peut être un « imparfait du subjectif » ou, si l’on préfère employer la formule consacrée, un imparfait de « style indirect libre ». Pour ceux qui auraient oublié, résumons. Soit la phrase : « Au téléphone, il hurlait : son patron l’exploitait, il devait travailler tous les soirs jusqu’à minuit avant de pouvoir rentrer chez lui. » Il y a dans cette succession de propositions une ambiguïté qu’on aurait beaucoup de mal à conserver telle quelle dans d’autres langues que le français (en latin, par exemple, ce serait impossible). En effet, ou bien c’est le narrateur qui parle et qui nous explique que le personnage hurle parce qu’il est effectivement exploité par son patron ; ou bien le narrateur se borne à transmettre les récriminations de son personnage, sans préciser si elles correspondent ou non à la réalité. Le personnage affirme en hurlant que son patron l’exploite ? C’est peut-être vrai. Mais c’est peut-être aussi un mensonge éhonté, une calomnie ; son patron est peut-être en fait un amour d’homme…

Reportons-nous donc à la page où la conversation de Charles est comparée à un trottoir de rue. Il faudrait être de bien mauvaise foi pour y trouver quoi que ce soit qui contribue à héroïser Charles. Mais il faut bien voir que cette longue page, dont nous ne citerons ici que quelques lignes, est un portrait de Charles vu à travers les yeux d’Emma :

« La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. »

Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de remettre en question la véracité des informations qui sont présentés ici. Si Charles lui-même dit qu’il n’est pas allé voir les acteurs de Paris sur une scène de Rouen, c’est qu’il ne l’a pas fait. Et s’il ne peut expliquer un terme d’équitation, c’est bien parce qu’il ne connaît rien à cette discipline. Mais de telles lacunes sont-elles pour Flaubert des lacunes condamnables ? Ne seraient-elles pas, même, des lacunes « positives » ? Ce qui manque à Charles, c’est en fait ce qui peuple les rêves romanesques, et partant ridicules, d’Emma. Elle ne songe pas à aller au théâtre pour voir une pièce de théâtre, mais pour voir des « acteurs de Paris ». Autrement dit, d’une ville que Flaubert n’aime guère, ou qu’en tout cas il a toujours prétendu n’aimer guère (ses biographes nous apprennent qu’il s’y rendait en fait beaucoup plus souvent qu’il ne le disait).

Faut-il poursuivre l’analyse ? Disons que, si Charles ne sort guère grandi de ce passage, celle qui en prend vraiment pour son grade, c’est Emma. Le démonstratif « celui-là », ni fait ni à faire, est aussi méchant pour elle que pour lui. Pour tout dire, rien n’indique que l’absence d’ambition de Charles ne soit pas pour Flaubert la marque d’une certaine sagesse.

Un point vient compliquer encore les choses : le trottoir. Si, comme nous venons de le répéter, le jugement porté sur Charles émane d’Emma, il n’est pas sûr qu’elle ait pensé la chose en ces termes, car il n’est pas sûr qu’elle ait jamais vu un trottoir. Au milieu du XIXe siècle, le trottoir est en effet une invention, ou une réinvention récente. Pendant longtemps, les chaussées des rues avaient la forme d’un V, avec un caniveau au milieu. C’est un peu avant la Révolution que l’on commence à remplacer la ligne concave par une ligne convexe et à ajouter des trottoirs. Et c’est évidemment au départ un privilège de grande ville. Il y a des trottoirs à Paris et à Rouen, mais y en a-t‑il à Yonville ? Bien sûr, on pourra toujours dire, en citant le Discours de Suède de Camus, que la fonction de l’écrivain est de parler pour ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne peuvent pas le faire, et qu’il n’est pas rare qu’un écrivain « traduise » la pensée d’un de ses personnages dans des termes qui n’appartiennent pas au lexique de celui-ci. Quand, par exemple, Marguerite Duras évoque dans l’un de ses romans « la nuit démocratique » d’une salle de cinéma, elle résume la joie d’une spectatrice vêtue très modestement, tout heureuse à l’idée que les ténèbres qui s’installent avec le début du film mettent tous les spectateurs sur le même plan, mais qui n’emploierait certainement pas spontanément cet adjectif « démocratique ». Seulement, dans notre trottoir flaubertien, il y a, en plus, un paradoxe : ce trottoir dévalorisant reste encore l’apanage de la grande ville, autrement du lieu dont rêve Emma. Et, même si, encore une fois, Charles ne gagne rien dans cette affaire, il est ridiculisé en étant comparé à l’un des éléments caractéristiques de ce lieu idéal pour Emma. Ce n’est pas sa conversation qui est plate comme un trottoir de rue. Ce sont les rues, celles-là mêmes qui font rêver Emma, qui se caractérisent dans une large mesure par des éléments aussi plats que la conversation de Charles.

Si l’on veut employer un anglicisme à la mode, disons que, sans le savoir, Emma se tire une balle dans le pied. En d’autres termes, dès le chapitre VII du roman, elle commence à mettre en place son suicide.

FAL

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