"Suite française", d'après le roman d'Irène Némirovsky

Ennemirovsky Blues

 

« C’est pas mal, mais on voit bien que c’est pas le vrai espace », avait dit un jour Charlie Hebdo à propos d’un film de science-fiction, On est tenté de tenir à peu près le même discours pour l’adaptation cinématographique du roman d’Irène Nemirovsky Suite française : c’est pas mal, mais on voit bien que ce n’est pas la vraie guerre. Ni la vraie France, d’ailleurs.

 

Suite française sort en France dans quinze jours, mais il convient sans doute d’en dire tout de suite un mot, ne serait-ce que pour mettre en garde les membres du corps enseignant, soumis depuis des semaines à une « communication » agressive qui, au moyen de brochures spécialement concoctées à leur intention, et incluant des questionnaires façon Lagarde & Michard, voudrait leur faire croire qu’il est de leur devoir d’emmener tous leurs élèves voir ce film. Devoir de mémoire, cela va sans dire. Certes, cette stratégie pédagogico-financière n’est pas vraiment nouvelle — il y a quarante ans, au nom de la défense des humanités, des régiments d’élèves de sixième et de cinquième avaient dû se cogner une adaptation cinématographique éléphantesque des Fourberies de Scapin réalisée et interprétée par Roger Coggio —, mais elle ne manquera pas de revendiquer ici une légitimité en invoquant de sinistres « événements récents ».

Suite française, à vrai dire, est plus un téléfilm qu’un film — un Euro-pudding appliqué, sinon laborieux, qui ne mériterait pas plus de trois lignes de commentaire s’il ne s’inspirait du bestseller posthume d’Irène Némirovsky et s’il n’était, nonobstant les aspects commerciaux de l’affaire, visiblement pavé de bonnes intentions.

Suite française, vraiment ? Peu nous importe, assurément, qu’un produit soit ou non made in France, du moment qu’il est bon. Mais nous avons affaire ici à une chronique d’un village français sous l’occupation allemande, à une évocation qui se voudrait historique donc, mais qui sonne constamment faux. Quand des couverts sont dressés avec soin sur une table pour un dîner en bonne et due forme, les fourchettes sont posées pointes en l'air. The English way. Certes, cette Suite est principalement produite par la BBC, mais n’y avait-il pas parmi les décorateurs de plateau un froggy capable d’expliquer que l’usage en France est de placer les fourchettes pointes contre la nappe ? Cette fausse note ne serait qu’un détail s’il n’y en avait bien d’autres. Le résistant dissimulé dans une cachette de deux mètres sur un mètre cinquante porte une cravate — c’est évidemment beaucoup plus chic, sinon plus cool. Tous les costumes, d’ailleurs, même ceux du dernier figurant, semblent sortir de l’atelier de couture et du pressing, prêts pour la fashion week, ce qui est bien fâcheux quand on prétend représenter une période marquée par les restrictions. Même chose pour tous les véhicules. Ils démarrent tous au quart de tour, et pas la moindre égratignure sur leur carrosserie, puisqu’ils émanent sans doute tous du showroom d’un collectionneur qui les bichonne et les brique depuis des décennies. Non, nous ne sommes pas dans un village français, nous sommes au Châtelet en train d’assister à une représentation de l’Auberge du Cheval blanc, ou, mieux encore, à Hollywood-les-Oies. Tous les personnages, ou presque, s’appellent d’ailleurs par leurs prénoms au bout de dix secondes, à l’américaine, mais au mépris de la hiérarchie sociale si chère aux Français du siècle dernier, où Mame Michu s’appelait encore Mame Michu. Il faut préciser, chers amis — pardon, dear friends, que tout le film a été tourné en anglais et que cette v.f. qu’on essaie de nous présenter comme une v.o. est une version doublée (même si, techniquement, il n’y a rien à dire) et que le seul acteur français de la distribution, Lambert Wilson, passe le plus clair de son temps à parler allemand, puisque le Vicomte un tantinet pétainiste qu’il interprète s’efforce sans arrêt de séduire l’Occupant.

Reste les personnages. A la suite du roman d’Irène Némirovsky, le film entend montrer qu’il faut d’abord et avant tout considérer des individus avant de porter quelque jugement que ce soit. Que sous l’uniforme du méchant peut se cacher un gentil très civilisé et que sous celui du gentil peut se dissimuler, sinon un méchant, du moins un fieffé abruti. Mais, face à la manière dont cela est ici troussé, nous revient en mémoire cette citation de Sergio Leone sur les raisons qui l’avaient poussé à choisir Clint Eastwood pour interpréter le Man with no name dans Pour une poignée de dollars : « A l’inverse de Michel-Ange, qui, avant de sculpter ses statues, voyait un homme à l’intérieur d’un bloc de marbre, j’ai su, moi, voir le bloc de marbre dans Clint Eastwood. » Le génie de Némirovsky — celui de tout grand artiste, en fait — consiste à prendre au départ des archétypes pour révéler des individus complexes. Suite française, ze movie, entend mettre en scène des individus, mais ne produit que des archétypes. Nous savons au bout de cinq secondes quel méchant sera vraiment méchant et quel méchant se révélera être en réalité un parangon de finesse et de tact. Il faut dire que, alors même que, sauf erreur, ce sont les Anglo-Saxons qui ont inventé le mot subtext, le film croule sous son surtexte : en hommage, sans doute, à sa source littéraire, on nous impose d’un bout à l’autre une voix off de l’héroïne, qui explique tout à ceux qui n’auraient pas tout compris, et qui se permet de débiter parfois des affirmations totalement antinémirovskiennes (« Nous avons alors compris que les Allemands n’étaient pas des hommes comme nous ») et même d’imposer un happy end qui ne saurait passer à travers des images tant il est invraisemblable (« Nous l’avons transporté jusqu’au prochain village », nous dit-on simplement pour expliquer comment le résistant blessé, mourant et traqué a pu être sauvé). Une exception malgré tout dans ce fatras : la réconciliation, ou plus exactement la « reconnaissance » finale entre l’héroïne et sa glaciale belle-mère qui, en l’absence de son fils, jouait les gardes-chiourme. Mais c’est que nous avons là, enfin, une véritable scène de cinéma, dans laquelle l’essentiel s’exprime par des images, par des regards, et non par des mots. Ce silence de la belle-mère, enfin complice de sa bru bien plus résistante qu’elle ne le semblait, nous rapproche enfin, un peu, du Silence de la mer. Il était temps.

Mais de quoi nous plaignons-nous ? Cette pataude Suite française a au moins une indéniable qualité : elle donnera envie à bien des spectateurs de revenir au livre original et de le faire découvrir à ceux qui ne l’ont pas encore lu.

 

Claire SOREL & FAL

 

Suite française

Réalisation : Saul Dibb

Avec Michelle Williams, Matthias Schoenaerts, Kristin Scott Thomas, Sam Riley.

Sortie en salles le 1er avril 2015

Durée : 1h47     


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