Le geste du regard

 

En ces temps de Biennale de Venise et d’art contemporain un peu trop présent (quoi, vous n’êtes toujours pas allé voir l’imbécile qui couve ses œufs, à vos frais ?!) il est temps de revenir aux fondamentaux, comme disait Aimé Jacquet.

Voici un livre authentique qui nous offre un regard neuf sur l’origine de tout ça. Ces images tant regardées, tant commentées que l’on en perd le sens, l’origine donc l’histoire du comment, la question du pourquoi ce surgissement brutal, voilà des dizaines de milliers d’années, quand un être humain a senti l’irrépressible envie, besoin, nécessité, impérative pulsion de dessiner, de montrer, témoigner, laisser une trace, une image de ce qu’il voyait, était, vivait…

 

Renaud Égo, l’un de nos rares spécialistes européens de l’art rupestre, s’aventure dans une quête impossible car ce sujet impose un minimum d’humilité, faute de quoi on verse dans les conjectures ; mais cela ne l’empêche pas pour autant de nous entraîner dans un périple audacieux et instructif !

 

Il y a donc cette rencontre, la première fois que vous pénétrez dans la grotte, que vous levez la tête et voyez les peintures sur la pierre : vous assistez à une apparition ! Ces grands bisons rouges d’Altamira (découverts en 1879 par un enfant de huit ans) bouleversent la société par leur simple présence : il va falloir penser autrement l’ancienneté de telles peintures car leur surgissement reste un mystère. D’autant que Chauvet, quelques années plus tard, va faire éclater la chronologie officielle et obliger de reculer de près de vingt mille ans la naissance de l’art figuratif.

Les historiens notent l’absence de continuité, plusieurs éclosions successives selon les sites et les périodes avec un point axial cependant, aux alentours de -40 000 ans, en Europe, la présence d’un degré inédit de raffinement et de maîtrise.

 

Mais alors, pourquoi cette naissance de l’art à ce moment précis ?

 

Georges Bataille y voit un saut de la pensée qui permet à l’homme d’inventer un outil conceptuel fondamental : la représentation graphique. Homo sapiens devient Homo faber, cet homme moderne qui a la même anatomie que nous… et qui verse alors dans la représentation animale pour parler de sa vision sexuée du monde.

Pour Ernst Gombrich, les images seraient nées au contact de formes suggestives aperçus dans les constellations ou dans les rochers, en vertu de cette capacité analogique de constater des ressemblances et d’opérer des rapprochements… Ainsi, selon lui, le dessin surgirait d’un geste qui s’accomplit immédiatement dans la synthèse d’une technique manuelle – le tracé – et d’un dessein intellectuel – la représentation figurative.

Withney Davis, quant à lui, renverse ce postulat : ce ne sont pas les objets mais les marques qui ont été perçues comme des choses car ces gribouillis démontrent la probabilité que l’un d’eux capte une forme dotée d’un effet d’iconocité. La figure serait alors une sorte de hasard inévitable… L’image aurait donc précédé l’idée même de l’image.

 

Le constat est sans appel : on sait que l’on ne sait pas. Demeure l’extraordinaire richesse de ces dessins, leur beauté inaltérable et surtout cette présence, cette poésie piquante qui nous invite à nous questionner sur ce que nous ne voyons pas, sur ce que nous ne savons pas mais que nous ressentons dans cette infinie luxuriance dans laquelle l’existence se déploie.

Déjà, nos ancêtres avaient cette obsession du temps et de l’espace en l’inscrivant dans le point et la ligne. L’espace et le temps, cette liberté d’être au monde. Mais pour quoi faire ?

 

François Xavier

 

Renaud Égo, Le geste du regard, L’Atelier contemporain, avril 2017, 100 p. – 20 €

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