Philippe Pasqua, autoportrait

On connaît tous les images de l’atelier de Francis Bacon, pièces vomissant le surplus d’années de déchets, il y aura désormais dans le catalogue des excentricités celui de Philippe Pasqua qui rechigne, lu aussi, à jeter quoi que ce soit… et, au fil du temps, construit une (autre) œuvre en trois dimensions. Il n’évacue pas « grand-chose et ce bordel [le] réconforte dans [son] travail, en fait. Besoin de rentrer dans cette espèce de bordel, […] besoin de tout garder. Les pots vides, les tubes vides. » Quelque chose émane de cet amas informe et le rassure, lui qui avoue ne pas savoir dessiner et avoir, malgré tout, décider de faire le grand saut dans le pictural… On imagine ses crises d’angoisses le moment venu, face à la toile blanche, devant ces clichés qu’il a auparavant pris de ses modèles. Philippe Pasqua a réussi ce pari insensé en nous donnant à voir une œuvre sœur de Bacon, justement, mais aussi de Soutine (il a été exposé à New York en 2006 avec ses deux illustres pairs) et plus près dans le temps, de Lucian Freud.

 

Peut-on dire que l’on connaît un peintre ? En sept jours Cyr Mald refait le monde de Philippe Pasqua, en s’invitant dans son atelier de Cascais, au Portugal, bâtisse tapis dans un parc, dissimulé sous des filets de l’armée, presqu’invisible aux visiteurs pour laisser à l’artiste tout le temps dont il a besoin pour construire la démesure de son œuvre : celui-ci fait 35 mètres de long sur 15 de large et… 7 mètres de hauteur !



Alors voilà, vous y êtes, vous devez faire face à une œuvre de Pasqua. L’impression est saisissante, à plus d’un titre : non pas que le sujet choque (encore que !), mais par le réalisme, l’outrance des poses ou des modèles (très jeunes filles, trisomiques, etc.) mais aussi – surtout – par l’épaisseur des matières (on pourrait parler de tableaux en bidimension) ou par la taille (cinq mètres sur cinq, et trois mètres cinquante pour les petits), une perspective affranchie, décalée et imposée au regardeur qui déclenche une série d’émotions vives, ultra-fortes jusqu’au rejet ou à l’admiration totale.

Il y a plusieurs lectures dans ces séries de personnages qui, par le passé, on conduit Philippe Pasqua devant un juge, mais il a pu démontrer que cela n’était pas du voyeurisme car, si la première lecture peut paraître choquante, la seconde est intimiste. D’ailleurs de nombreuses personnes n’ont pas vu en Arnaud un trisomique…

Pour vous donner une idée plus précise, un panorama animé est à voir ici.



Entre une partie de backgammon et la lecture de dizaines de revues de mode, Philippe Pasqua répond aux sollicitations du monde du luxe et aspire à lui quelques détails de forme ou de couleur qui vont servir de déclencheur pour un tableau futur. Mais il y a surtout une très forte relation qui s’est construite entre la littérature et le peintre : son amour pour les livres d’art l’a conduit à tapisser sa bibliothèque de très nombreux ouvrages, puis à se lancer dans l’aventure dont le plus étonnant et celui publié par Ynox, un livre en perpétuel recommencement, que Pasqua fait évoluer au fil des parutions…


Le prochain s’appellera 45° car toutes les toiles sont photographiées avec un angle de quarante cinq degrés afin d’insister sur la matière, avant même de pouvoir découvrir ce que représente le tableau. On le voit, Philippe Pasqua aime s’amuser, prendre la grosse tête n’est pas son cheval de bataille…  Pour lui, l’art doit rester un rêve et il ne supporte plus cette tendance pourrie à acheter avec ses oreilles plutôt qu’avec ses yeux, seulement parce que cela coûte, coûtera le triple bientôt et non parce que cela provoque une émotion, du plaisir. Aussi se tient-il éloigné des circuits des marchands et des galeries.

 

C’est un homme très calme, ce Philippe Pasqua, finalement, quoi que tente d’en dire la légende, surtout quand il était à Paris. Quittant son atelier à vingt-trois heures, il sortait dîner tard, et les cons se sont empressés de déblatérer sur lui. Parler sans savoir, sport national : alors que Pasqua se lève tôt, peint de sept à vingt-trois heures. Il aime être seul dans son atelier, il n’aime que ça : peindre, peindre et peindre encore !

Un peu allumé tout de même, il confie avoir engendré un enfant avec une jeune fille passablement borderline, comme d’autres décident sur un coup de tête d’adopter une panthère noire. Jeu de l’entretien qui met en lumière certaines périodes qui, peut-être auraient pu demeurer dans la sphère privée…


Philippe Pasqua n’a pas de temps à perdre, il sait combien il est précieux, et se refuse à toute concession. Il avance et fait exactement ce qu’il veut, devient sauvage et va à l’essentiel, ce qui ne l’empêche pas de se remettre en question, d’avoir plusieurs fois failli tout arrêter mais il préféra aller au fond du puits, se « mettre minable pour mieux remonter ».

 

Et sept jours et sept chapitres, on se plonge dans l’univers déjanté de ce peintre hors norme qui nous offre une grande première le dernier jour : en miroir du Picasso de Clouzot qui l’a fait peindre sans prononcer le moindre mot, ici, Pasqua va décrire l’ensemble de son ressenti dans le cadre de sa peinture, de ses émotions alors qu’il s’attaque à son autoportrait (plusieurs toiles sont en chantier). Cela n’a jamais été fait. Chapitre 7 que Philippe Pasqua a souhaité réécrire entièrement à la main, et dont le lecteur découvrira le facsimilé en fin d’ouvrage.

 

François Xavier

 

Philippe Pasqua, autoportrait, entretiens avec Cyr Mald, préface de Frédéric Mitterrand, Séguier, février 2014, 208 p. – 21,00 €

 

PS – Cela vous a taraudé pendant toute votre lecture, n’est-ce pas ? Hé bien oui, Philippe Pasqua est bien le neveu de Charles, l’homme politique bien connu pour sa truculence toute méridionale… et quelques autres coups d’éclat.

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