"Noces", entretien avec le réalisateur Stephan Streker

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Un mariage et un enterrement

 

Stephan Streker, réalisateur de Noces, est aussi l’un des consultants les plus célèbres en Belgique dans les émissions de télévision et de radio conscrées au football, mais il s’est interdit dans son film la moindre allusion à ce sport qu’il connaît si bien. C’est que, dans Noces, on ne saurait parier sur l’issue de la partie, puisqu’on la connaît pratiquement dès le début.

 

Tout va bien.


Tout va même pour le mieux, puisque c’est une tragédie.


Bien sûr, la famille de Zahira et le garçon (issu, comme elle, du Belgikistan) dont elle est enceinte ne veulent pas entendre parler de ce bébé qu’elle voudrait pourtant garder, elle.

 

Mais il faut comprendre ce jeune homme, qui ne saurait décemment épouser une jeune fille qui a été assez vile pour coucher avec lui, et, de toute façon, tout peut s’arranger pour la modique somme de trois euros et cinquante centimes : la Sécurité Sociale, dans ce pays qui n’a pas de nom mais qui pourrait bien être la Belgique (si on en juge d’après un numéro de téléphone), est compréhensive et généreuse.

 

Bien sûr, il convient de pratiquer l’opération avant une certaine date, mais, même si l’on dépasse cette date, comme le fait Zahira du fait de ses états d’âme, on peut toujours se rabattre sur la Hollande, où la "fenêtre" légale est plus étendue.

 

En Hollande, c’est plus cher ? Oui, c’est vrai. Mais la meilleure amie de Zahira est là pour lui apporter l’aide financière nécessaire.

Répétons-le, donc, tout va bien.

 

Bien sûr, il est loin de la Belgique, le village pakistanais d’où est originaire la famille de Zahira ‒ le seul endroit où on puisse lui choisir un mari convenable. Mais avec Internet aujourd’hui, il n’y a plus de frontières. On peut même célébrer religieusement un mariage via Skype.

Tout va très bien.

 

Et si, par extraordinaire, Zahira venait à se rebiffer un peu, son frère, qui l’aime sincèrement, qui comprend sincèrement son point de vue, mais qui souffre sincèrement de la voir s’égarer ainsi, a trouvé dans le tiroir de leur père un pistolet qui permettra de tout régler. Définitivement.

 

On l’aura compris : jusqu’à la dernière minute, il n’y a pas une goutte de sang dans le film du réalisateur belge Stephan Streker Noces, mais ce film est d’un bout à l’autre un film d’horreur, ou plus exactement d’effroi. Le monstre n’est pas ici un loup-garou ou on ne sait trop quel extraterrestre. Non, le monstre, ici, s’appelle la tradition, laquelle, comme on l’a vu avec Internet, trouve dans la modernité même les outils nécessaires et diablement efficaces pour réaffirmer sa force. Pour marteler que c’est comme ça parce que c’est comme ça. Et gare à celui ou à celle qui voudrait que ce soit comme ci. Diablement efficaces, disons-nous, parce que nul ici n’est méchant volontairement, et parce qu’il est bien difficile de faire comprendre à qui que ce soit que la vraie morale se moque de la morale. De la morale de qui ? Nation… Alien nation… Aliénation…

 

On dirait volontiers que la mise en scène de Stephan Streker est éblouissante si elle n’imposait sa force irrésistible précisément dans la discrétion qui caractérise les manœuvres du destin. Point de musique pour accompagner l’action, par exemple (sauf, dans deux ou trois cas, quand l’action inclut de la musique). Le film trouve son rythme, son énergie, son souffle en lui-même, traçant au cordeau les causalités perfides de la fatalité à travers des chevauchements dans le montage qui font croire que deux séquences s’enchaînent naturellement quand rien ne devrait officiellement les relier.

 

Y a-t-il un Socrate pour montrer la lumière à ces bourreaux innocents, puisqu’ils sont eux-mêmes des victimes ? Stephan Streker, on le verra dans l’entretien qui suit, estime que c’est le film lui-même qui fera ce travail, que ce Socrate est dans la salle, puisque ce travail est l’affaire de chaque individu spectateur. On verra qu’il cite Flaubert, ce qui, on en conviendra, n’est pas la plus mauvaise des références. Mais il y a chez Flaubert cette ironie qui, dans sa négativité même, laisse supposer, en creux, l’existence d’un monde meilleur. Le ton de Noces est, lui, d’une infinie tristesse. Alors, pour partager l’optimisme du réalisateur, on se rabattra plutôt sur cette phrase de Victor Hugo : "Quand Dieu veut détruire une chose, il fait en sorte que cette chose se détruise elle-même." C’est probablement la plus efficace et la plus sûre des méthodes, mais elle prend malheusement beaucoup de temps.

 

FAL

 

Entretien avec Stephan Streker

 

Le Salon littéraire <> Il serait évidemment absurde de vous reprocher de ne pas avoir donné à votre film un happy end, mais la fonction de l’art, sinon sa mission, n’est-elle pas de laisser entrevoir un progrès possible pour l’humanité ? Le dernier plan de Noces est désespéré et désespérant…

 

Stephan Streker <> Eh bien, non : moi, je suis rempli d’espoir. Votre question rejoint celle qui m’a été posée par un spectateur quand j’ai présenté Noces à Toronto, et qui m’expliquait qu’il avait adoré le film, mais que la fin le gênait. Je lui réponds et je vous réponds que, si un geste artistique parvient à faire évoluer les choses, c’est de l’ordre du miracle. Une tragédie grecque ‒ et je vois Noces comme une tragédie grecque de 2017 ‒ expose par les moyens de l’art une situation terrible qui émeut le spectateur. Et c’est de cette émotion que peut naître le miracle. Partout où le film a été présenté, partout, que ce soit devant des Pakistanais, des Français, des Belges, des Canadiens, des Marocains, des Danois, partout j’ai vu des gens émus. La destinée de Zahira et la destinée de sa famille constituent probablement la pire chose qu’on puisse imaginer, mais il y a une réaction. D’ailleurs, si l’on avait fait en France en 1900 un film intitulé Noces, ce ne serait pas le même qu’aujourd’hui : les choses ont évolué. Mais une œuvre d’art ne peut pas faire du révisionnisme au nom de l’espoir. Les spectateurs savent bien que Zahira ne peut pas s’enfuir à la fin avec son petit ami, ne serait-ce que parce que cette histoire est une histoire vraie.

 

Qui vous demande du révisionnisme ? Un peu de prévisionnisme, simplement…

 

Vous avez raison, le mot était mal choisi. J’aurais dû dire : on ne peut pas réécrire l’histoire. Quand Sophocle écrit Antigone, ça se termine mal. Je ne comprends pas trop ceux qui attendent de voir le pistolet dans Noces pour deviner que les choses vont mal se terminer : on le sait dès le départ. Je n’ai introduit aucun flashback, aucun twist dans mon film. Je raconte de façon linéaire, de A à Z, le déroulement inéluctable d’un fait divers. Mais l’espoir est là, dans le fait que, depuis que le film a été tourné, la loi au Pakistan a changé : on n’accorde plus les circonstances atténuantes à un meurtre commis pour des raisons d’honneur. Nos coproducteurs pakistanais nous disent qu’au Pakistan, personne n’a de difficulté à comprendre le sujet de Noces, parce que, dans toutes les familles, il y a des enfants nés en Occident. Personne, mis à part peut-être quelques ayatollahs qui ne m’intéressent pas, ne soutient le meurtre. Le meurtre est un échec pour tout le monde. Et je pense donc qu’une évolution se dessine. Mais je devais raconter les choses comme elles se sont passées.

 

N’y a-t-il pas malgré tout le risque que certains spectateurs approuvent l’attitude du frère meurtrier ?

 

Un artiste doit avoir un point de vue. C’est même la condition sine qua non de l’art. J’ai un point de vue. Mais le jugement moral doit être laissé au spectateur. On ne saurait empêcher un spectateur de voir un film comme il veut le voir, mais ce qu’il dit d’un film en dit toujours plus sur lui-même que sur le film.

C’est Flaubert qui a dit (le propos a été rapporté par Maxime du Camp) : "Une œuvre d'art qui cherche à prouver quelque chose est nulle par cela seul." Plus on laisse de liberté au récepteur, mieux c’est ; plus l’affaire reste digne. Je condamne totalement l’acte d’Amir ; je soutiens totalement Zahira. Mais j’ai aussi en tête cette phrase de Renoir expliquant qu’il n’y a pas de méchants dans ses films parce que "chacun a ses raisons".

 

…Principe inattaquable, mais qui permet de tout justifier.

 

Je n’ai pas fait un film sur Dutroux. Je n’ai pas fait un film sur Hitler. Leurs raisons, si tant est qu’ils en aient, ne m’intéressent pas et je n’ai aucune envie de les chercher. Le principe de Renoir ne marche pas pour tout. Je l’applique ici parce que le coupable, même si cela peut sembler paradoxal, est aussi une victime. Derrière l’honneur, qui est au centre de cette histoire, il y a l’ego. Et l’ego, si vous voulez mon avis, c’est le Diable.             

 

Vous n’abordez jamais la question sous un angle religieux…

 

Au départ, j’ai pu croire que la religion avait une importance dans cette affaire, mais je me suis aperçu que je me trompais. Ce n’est pas la religion, c’est la tradition qui joue un rôle capital, ou, comme me l’a expliqué une vieille dame pakistanaise, plus encore que la tradition, le désir et le besoin de sauver les apparences.

 

Peut-on dire que votre film est un film belge, dans la mesure où il peut être vu comme une métaphore de la division entre Flamands et Wallons ?

 

Oui, mais, à cet égard, la Belgique est un pays miraculeux. L’opposition culturelle est importante, mais les gens n’en sont pas venus aux mains, comme ils l’ont fait en ex-Yougoslavie. En fait, la séparation se passera très bien parce qu’elle est déjà faite. Je parle flamand, mes meilleurs amis sont flamands, mais je suis un francophone pur jus. Le JT que je regarde, les journaux que je lis sont français. Je ne connais pas plus les artistes flamands que les Flamands ne connaissent Benoît Poelvoorde. Mais ce qui nous unit est plus important que ce qui nous désunit. Les cultures s’additionnent et ne se soustraient pas.

La séparation de la Belgique est inévitable ; elle va dans le sens de l’histoire. Mais je vous accorde qu’il y a quelques points sur lesquels la question présente des difficultés : Bruxelles ; les rapports de la Belgique avec l’Europe ; la dette publique ‒ qui va payer quoi ? qui prend quoi ; le Roi ‒ qu’est-ce qu’on fait du roi ? Et l’équipe nationale de foot, qui contient des stars des deux "nationalités". Oui, là, on risque de se trouver devant une situation dramatique…

 

Propos recueillis par FAL

 

Noces. Un film écrit et réalisé par Stephan Streker, avec Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Olivier Gourmet. Sortie le 22 février. 

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