La Fayette, le militaire et le missionnaire

Un regard de chef, une allure de seigneur, à 14 ans le jeune La Fayette, vêtu et coiffé comme un prince, annonce déjà le capitaine qu’il deviendra, puis le général, l’ambassadeur aussi, jusqu’à ce fringant cavalier sur son étalon blanc paradant lors de la fête de la Fédération,  enfin ce mourant dans sa chambre rue d’Anjou. Le même visage fin, régulier, les yeux qui se fixent ou portent vers un avenir espéré, une autorité de naissance. Il est l’héritier de traditions transmises, il a reçu une culture classique, il a bénéficié d’une formation militaire, il connaît les usages du monde ou plutôt du « clan », il a reçu l’ordre de Saint Louis, il semble apte à assumer des charges importantes, un destin l’attend. Défendre les causes humanistes l’intéresse au plus haut point, dont celle des Insurgents, les Patriots, au nom de laquelle il s’embarque - il souffrira à chaque traversée du mal de mer - pour les Etats-Unis en 1777 sur la Victoire, en dépit de l’opposition du roi Louis XVI. Premier voyage vers une terre qui deviendra comme une seconde patrie. D’ailleurs, son engagement sera payé de retour par les Américains, à différentes époque de l’histoire. Pensons au fameux « La Fayette, nous voilà » et à l’escadrille qui porta ce titre valeureux, constituée en 1916. 

 

Y a-t-il un nom français davantage associé à l’indépendance américaine que le sien ? On la souvent appelé le Héros des Deux Mondes. « Il n’existe pas deux nations plus unies par les liens de l’histoire et de l’amitié mutuelle que les peuples de France et des États-Unis d’Amérique», dira Franklin Roosevelt. Marie-Joseph-Yves-Roch-Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, a joué entre les deux pays un rôle majeur, à la fois politique et stratégique, grâce à son courage physique notamment, à son habileté intellectuelle, son audace, les moyens qu’il met en œuvres pour parvenir à ses fins et rester au début de sa mission indépendant (« Je viens servir à mes dépens ») ce qui lui permet de recevoir du Congrès « le rang et le brevet de major général dans l’armée des Etats- Unis ». Parmi les faits mineurs et les anecdotes, relevons celui-ci, marque du caractère prétentieux et enthousiaste du jeune officier. Il avait emporté de France du tissu pour se faire faire un uniforme de général américain.  

 

Si quelques repères notables sont connus, l’existence de La Fayette mérite toujours d’être approfondie. Ce livre contribue à élargir nos connaissances, à revoir les raisons et l’enchaînement des événements, le pourquoi de ses liens étroits avec Washington, de sa blessure à la bataille de Brandywine, de son poste à la tête de la Garde nationale au lendemain de la prise de la Bastille, de son emprisonnement par les Autrichiens, de son hostilité envers Napoléon, de cette vie en somme riche et presque chaotique. Pour beaucoup, il était empressé, trop prudent, peu à même d’évaluer les enjeux de la réalité politique, ambitieux, souhaitant plaire au point que Jefferson disait qu’il « a une faim canine pour la popularité ». A l’opposé, pour d’autres, il fut non seulement le combattant généreux et désintéressé qui se rangea aux côtés des troupes américaines face à l’occupant anglais, mais il intervint pour que les idéaux révolutionnaires triomphent. « Son nom est comme la médaille la mieux frappée des hommes de 1789 », estima Sainte-Beuve. Quand à Bonaparte, « il  éprouve du respect pour La Fayette mais dans le même temps, il se méfie de lui, car il le tient pour un mélange de militaire courageux et de missionnaire laïque, obstiné jusqu’à l’irréalisme».

 

Incontestablement, à la fois par ses origines, le milieu qui fut le sien, ses relations, La Fayette appartient à la classe dirigeante de la France d’alors. Il aspira à ce qu’il pensait lui revenir de droit et sans doute de fait en raison de sa volonté de servir, c'est-à-dire la gloire, celle qui vous fait inscrire sur le marbre du Panthéon des grands hommes. Mais comme le rappellent les auteurs de ce livre passionnant et magnifiquement illustré, entre « discours officiels et intrigues de salon », il navigua, oscilla, complota et finalement échoua dans cette conquête d’un pouvoir qu’il aurait mérité. Figure aimée pour sa bravoure, « homme  tourbillonnant » voué à l’action, cette « statue du commandeur » est décriée pour ses manques de convictions. 

 

 

Rêver la gloire, le titre de ce bel ouvrage résume à lui seul cette épopée et ce symbole. « Il ne me reste plus que l’ambition de mes rêves », écrira-t-il, de sa geôle. La gloire ? La Fayette ne disait-il pas en parlant de lui qu’il préférait « le sourire de la multitude » ? Au fil des pages, on découvre notamment avec admiration malgré les faveurs que d’autres femmes accordaient au marquis, comme la belle Adélaïde de Simiane dont Elisabeth Vigée-Lebrun a laissé un joli portrait en 1783, la place tenue par son épouse, Marie Adrienne Françoise de Noailles. On suit avec le même entrain que celui qu’il y mit alors, le déroulement des campagnes et des batailles des Insurgents, comme Yorktown, en octobre 1781. On lit également avec un intérêt renouvelé les pages consacrées aux jours troublés de la phase révolutionnaire. « En cette fin de printemps 1790, la France veut croire qu’elle est sortie de la crise, et qu’elle s’engage, unie, dans une nouvelle existence ». Ce sera le triomphe du Champs de Mars. De nombreux documents, en particulier durant la période américaine, apportent un éclairage neuf sur l’attitude résolue du marquis. En outre, l’exploitation judicieuse des correspondances et des archives permettent de relire dans toute son ampleur et ses détails cette partie essentielle de la vie mouvementée de celui qui, tel qu’on le voit sur une gravure du British Museum, essaya « de mordre la lune avec ses dents ». Enfin, cette lecture est largement agrémentée par les images et les tableaux qui illustrent chacun des chapitres.

 

Dominique Vergnon

 

Laurence Chatel de Brancion, Patrick Villiers, La Fayette, rêver la gloire, Editions Monelle Hayot, 20,5x 27 cm, 344 pages, 250 illustrations, mai 2013, 49 euros.  

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