Le Chat d’Émile Zola

La Maison du chat qui pilote


La Fontaine n’est pas le seul écrivain français qui se serve d’animaux pour instruire les hommes. Simone Gougeaud-Arnaudeau rappelle dans Le Chat d’Émile Zola que, même chez l’auteur des Rougon-Macquart, l’étude de la société humaine inclut un bestiaire.


Madame Simone Gougeaud-Arnaudeau aime les chats et elle aime Émile Zola. Il était donc dans la logique des choses qu’elle joigne l’agréable à l’agréable. Julian Barnes avait publié il y a une trentaine d’années, avec le succès que l’on sait, son Perroquet de Flaubert ; nous avons aujourd’hui, grâce à Simone Gougeaud-Arnaudeau, Le Chat d’Émile Zola.

Mais l’esprit n’est pas exactement le même. Ce Chat se présente comme un véritable essai, alors que Barnes, avec son Perroquet, livrait une espèce de roman autobiographique. Et nous profitons de l’occasion pour signaler que, si la francophilie de Barnes nous va droit au cœur, la manière dont il défend Flaubert dans certains de ses textes ne nous paraît pas toujours très pertinente, son humour anglais l’empêchant parfois d’apprécier à sa juste valeur ‒ ou non-valeur ? ‒ une certaine ironie française. Une de ses compatriotes, universitaire de son état, ayant dénoncé des incohérences dans les mentions faites par Flaubert de la couleur des yeux d’Emma Bovary, Barnes a paradoxalement défendu l’accusé en disant que les fautes chromatiques que celui-ci avait commises étaient en fait bien plus nombreuses que celles qui avaient été relevées jusque-là ! En vertu de quoi, Messieurs les Juges, vous voyez bien qu’il ne faut pas reprocher à Flaubert ses incohérences. Leur multiplicité même montre qu’il se fichait éperdument de la couleur des yeux d’Emma. Seulement, Barnes ne voit pas une chose essentielle : dans tous les passages incriminés (et dans ceux qu’il a lui-même relevés), les yeux d’Emma ne sont pas rouges ou bleus ou verts ou noirs ; ils semblent, ils paraissent, rouges ou bleus ou verts ou noirs à l’interlocuteur d’Emma. Oui, comme disent aujourd’hui les critiques éminents, il y a toujours un modalisateur dans les parages. Il n’y a donc pas désinvolture chez Flaubert, mais refus d’admettre qu’il existe une réalité objective. (Certains commentateurs vous expliqueront, et de façon fort convaincante, que les éblouissements lumineux qui venaient brouiller régulièrement sa vision et qui le mettaient « à plat » plusieurs heures durant n’étaient pas étrangers à sa manière d’envisager le monde.)


On voudra bien nous pardonner cette parenthèse. Ce n’en était pas tout à fait une, les choses se présentant de façon analogue chez Zola. A dire vrai, si l’on en juge d’après les recensions ou les exemples cités par Simone Gougeaud-Arnaudeau, on ne croise pas tellement de chats chez Zola. C’est d’ailleurs pourquoi elle élargit son sujet aux animaux en général. On n’oubliera pas, par exemple, le cheval de la mine dans Germinal. Les animaux chez Zola ne sont qu’un visage à peine métaphorique de la partie opprimée de l’humanité. Anecdote amusante : manquant un jour d’inspiration pour la chronique qu’il tenait régulièrement dans un journal, l’écrivain remplit les feuillets qu’on lui demandait en composant un texte dans lequel il expliquait pourquoi il aimait et pourquoi il fallait aimer les animaux. Facebook n’existait pas encore à l’époque, mais des centaines de lecteurs s’empressèrent d’écrire à Zola pour lui dire à quel point ils likaient ce qu’ils venaient de lire sous sa plume et qui leur faisait, du coup, douter de tout le mal qu’ils avaient entendu dire de ses romans.


C’est dans Thérèse Raquin qu’on trouve le chat le plus marquant de toute l’œuvre de Zola. Simone Gougeaud-Arnaudeau cite diverses références félines empruntées à d’autres romans, mais il faut bien admettre qu’elles n’ont rien de bien original : les femmes sont comparées à des chats (ou les chats à des femmes, comme on voudra…), mais il n’y a vraiment pas là de quoi fouetter un chat : ce genre de comparaison relève de la misogynie « ordinaire » ‒ et peu pardonnable, même lorsqu’elle se teinte de compassion ‒ de nombre d’écrivains ou poètes de la seconde moitié du XIXe siècle. On a déjà vu cela chez Baudelaire ou Verlaine. La nouveauté, dans Thérèse Raquin, est que la comparaison n’en est plus une. L’héroïne adultère et son amant, ne pouvant plus supporter le chat qui sait ce que le mari ne sait pas et dont le regard impénétrable pourrait bien être celui d’un juge, finissent par le tuer. Mais, une fois ce crime accompli, l’amant se convainc peu à peu qu’il pourrait bien s’être réincarné dans sa maîtresse… et la machine infernale du fatum fait jusqu’au bout son œuvre. La femme ne se contente pas de ressembler à un chat, elle est le chat. Simone Gougeaud-Arnaudeau nous dit alors du bout des lèvres que c’est presque fantastique. Presque ? Nous savons bien ‒ grâce, entre autres, à quelques lignes définitives de Maupassant sur la question ‒ qu’il n’y a guère de notion plus vaseuse que celle de réalisme, mais il y avait avec ce chat, si proche finalement du chat noir d’Edgar Poe, l’occasion de rappeler que, si la base de l’œuvre de Zola est journalistique, ses romans ne sont pas les œuvres purement documentaires que d’aucuns s’appliquent à décrire. Les racines des arbres d’une forêt peuvent aisément devenir chez lui des menaces terrifiantes. La locomotive de La Bête humaine est elle-même une bête, sinon un monstre… Et l’on pourra donc regretter que Simone Gougeaud-Arnaudeau, tout en signalant la chose, n’ait pas traité plus profondément cette affaire du fantastique chez Zola. Car la littérature, même la plus réaliste, ne peut échapper à ses origines. Elle est et elle reste l’art d’entendre les morts, et même de les faire parler.


FAL


Simon Gougeaud-Arnaudeau, Le Chat d’Émile Zola, La Tour verte, mars 2016, 10 euros.



P.S. ‒ Puisque l’on parle ici d’animaux et de littérature, on lira avec intérêt les Nouvelles animalières de Maupassant éditées récemment en Folioplus (choix de Textes par François Kerlouégan) et, dans les annexes de ce recueil, l'article de Zola sur « lAmour des bêtes » paru dans Le Figaro en 1896 et un texte terrifiant de Flaubert (encore lui !) dénonçant les traitements infligés aux bêtes dans les abattoirs et débouchant sur une interrogation métaphysique sur la frontière entre la vie et la mort (« Qui vous a dit que pour n’avoir pas de manifestations l’âme n’avait plus de conscience ? »).



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