Kandinsky philosophe & mystique

Kandinsky (1866-1944), plus que tout autre, s’employait à penser… et pas seulement à peindre ; ainsi, toute son œuvre picturale chemine selon une réflexion nourrie du romantisme allemand et du mysticisme russe. Pour lui, la nature est une œuvre d’art, à part entière – et la lumière, une manifestation de l’énergie divine ! Son activité créatrice liée à la peinture se retrouve donc en totale adéquation avec une certaine vérité métaphysique puisqu’elle relève essentiellement de la synthèse des arts existants… Le peintre russe est persuadé que le geste artistique a une dimension cosmique, c’est-à-dire que l’artiste joue un rôle dans la transformation spirituelle du monde, peindre relève du sacré. Détail d’importance car de cette certitude découlera une responsabilité qui va peser sur les épaules de Kandinsky, sentiment qui transparaît dans son œuvre et dans ses écrits… et qui le rapproche de son cousin, le philosophe Serge Boulgakov.

Kandinsky aurait-il peint alors le tableau absolu ?

 

Philosophe, essayiste et critique d’art, Philippe Sers fut aussi l’ami proche de Nina Kandinsky, veuve de l’artiste. Qui mieux que lui pouvait nous éclairer sur l’inventeur de l’art abstrait ? Il a rencontré les derniers témoins de la vie du peintre et a eu accès à l’ensemble des archives. Grand connaisseur de l’œuvre, il a édité les écrits théoriques de l’artiste (Denoël-Gallimard et Feltrinelli). Cet ouvrage constitue jusqu’à présent la référence la plus complète sur la théorie et la pratique kandinskiennes.



« On peut se délivrer de l’intermédiaire de la nature, si l’on parvient à se mettre en rapport avec le Tout. »

Vassily Kandinsky

 

La pensée de Kandinsky a inspiré toute la modernité, de Dada au constructivisme en passant par De Stijl, le Bauhaus et même le surréalisme. Il fut l’ami de Jean Arp, de Paul Klee, de Marcel Duchamp et d’André Breton, ainsi que des musiciens Arnold Schönberg et Thomas von Hartmann. Ce livre, désormais devenu un classique, éclaire de l’intérieur une œuvre énigmatique qui défie les analyses usuelles.

En effet, ce découvreur qui parlait couramment russe, français et allemand a déboussolé nombre de critiques et autres historiens tant ses vues étaient… hors normes.

On lui doit l’idée que l’art est le langage de l’âme (Du Spirituel dans l’art, 1911, manifeste de l’art abstrait), d’où en découlera une théorie de la composition (Point et ligne sur plan, 1926) qu’il ne pourra achever avant sa mort... Quant à sa théorie des résonances, elle fut reprise et amplifiée, dans le domaine de la scénographie ou du cinéma, par Schlemmer ou Eisenstein. Théorie basée sur un constat : lorsque l’âme vibre face à certaines résonances en provenance du tableau, cela démontre bien que l’art a atteint son but, qui est de parler à l’âme humaine. « Cohabitent ainsi dans l’œuvre », souligne Philippe Sers, « la résonance intérieure des éléments aussi bien que celles des harmoniques développées à partir des tonalités sensorielles de base, comme les Impressionnistes l’avaient déjà senti. »



 

N’oublions pas que Kandinsky est un Oriental, se pense et se vit comme tel : il réfléchit donc avant tout à partir d’images. Entendons par cela qu’il emploie une table particulière, un référencement spécifique que l’on pourrait nommer un ordre iconique, irréductible à celui du discours et rétif à l’explication. En effet, la rigueur de l’image est le fondement même du postulat de sa pensée. Se pose alors la question, pour lui, d’établir cette rigueur au-delà de la figuration.

Ainsi, jusqu’en 1910, Kandinsky peindra figuratif avant d’annoncer la naissance d’une nouvelle ère de la peinture, et de l’art plus généralement… Une décision qui va lui valoir des tombereaux de haine, qu’il combattra un peu puis préfèrera ignorer en se retirant du monde pour méditer et se consacrer entièrement à son œuvre.

Car il sait, lui, que l’art est un itinéraire de connaissance et un chemin vers la vie spirituelle. Mais pour y parvenir, pour que la magie opère, atteindre ce très haut niveau d’excellence, il faut se dégager de la situation de subordination par rapport à la nature. Et dépasser l’imitation du modèle naturel pour faire apparaître la révélation de ce qui est au plus profond de l’Être.

Pour que la puissance de l’intériorité se libère, Kandinsky unifiera « tout » dans un instant donné pour une grande réconciliation qui fera entrer en vibration notre être intérieur. Ainsi naîtra entre ses doigts la composition qui n’est rien de moins que « la mise en forme d’une communication supérieure, d’une intuition fulgurante », fixant le cheminement et se rendant maîtresse du Temps.

 

Livre admirablement étayé qui nous conduit dans l’incroyable philosophie mystique de Kandinsky par la grâce d’une érudition mise au service d’une approche pratique et ludique qui permet une lecture agréable. Livre pour tous ! Osez donc y plonger vos yeux, vos sens émoustillés par l’intelligence du propos vous en seront reconnaissants… Les quelques illustrations qui l’accompagnent ont réveillé les souvenirs émus de ces heures passées, immobiles, à Beaubourg, en 2009, lorsque la grande rétrospective Kandinsky  nous permit d’approcher ces tableaux extraordinaires.

 

François Xavier

 

Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait : peinture, poésie, scénographie, 35 illustrations couleurs, Hazan, coll. « Bibliothèque Hazan », avril 2016, 384 p. – 19,00

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