Interview. Laureline Amanieux : Autofiction et biographie romancée


Tout commence par une mort : la narratrice perd une de ses amies proches qui s'appelait Yola. Alors elle part en quête d'histoires qui l'aideront à traverser les étapes du deuil, des histoires qui font, comme elle l'écrit, de « la douleur une aurore nouvelle ». Dix personnages trouvent ainsi, face à une épreuve, des chemins de renaissance inattendue. Même s'il est constitué de nouvelles, ce recueil se lit comme un roman jusqu'à la dernière histoire qui donne tout son sens à l'ensemble : celle de Yola, l'amie disparue de la narratrice.

 

 

Qu'aimez-vous dans la lecture de nouvelles ?

J'aime la puissance qui se dégage d'un récit en forme courte comme la nouvelle littéraire. Ce genre permet d'expérimenter des écritures innovantes. Quand j'ai écrit mon recueil La Nuit s'évapore, j'ai souhaité maintenir un niveau d'exigence dans le style et transférer des émotions à l'état brut. Certaines nouvelles, comme celles du japonais Haruki Murakami que je relis souvent, sont comme un rêve dont on se réveille en gardant en soi leur atmosphère douce-amère. Mais je n'aime pas une nouvelle lorsqu'elle me laisse sur ma faim, quand elle semble une ébauche d'un roman jamais poursuivi sans clore l'aventure du personnage central.

 

Qu'est-ce qu'une bonne nouvelle selon vous ?

Une bonne nouvelle à mes yeux demande la même rigueur que l'écriture d'un poème : elle raconte des instants de vie en allant droit au vif, elle épure sa forme au point de ne conserver que les scènes essentielles, elle met l'accent sur une forme d'illumination qui vient percer le quotidien, elle condense parfois toute une existence en quelques pages pour mieux capter leur sens. Comme j'ai d'abord commencé dès mes 18 ans par publier des poèmes à compte d'éditeur, je rapproche les nouvelles que j'écris du récit poétique en Littérature, qu'on pense aux écrits de Gérard de Nerval ou à ceux de Christian Bobin, des références dans mon travail d'écrivain.

 

Aimez-vous découvrir de nouvelles plumes via vos lectures de nouvelles ?

Oui ! C'est le genre idéal pour goûter un style. J'ai découvert ainsi des auteurs comme Pierre Michon avec ses Vies minuscules, Christian Garcin avec Vidas, son tout premier recueil de fictions biographiques. J'aime en particulier, dans la nouvelle, ce travail de transposition romanesque : lorsqu'on part d'une histoire réelle pour dériver vers l'imaginaire quitte à transformer l'histoire d'origine.

 

Pourriez-vous nous présenter votre recueil de nouvelles ?

Dans les dix nouvelles de mon recueil La Nuit s'évapore, je me suis inspirée de véritables histoires racontant des renaissances après un drame et des chemins de résiliences inattendus. Puis je les ai romancées, afin de faire ressortir une philosophie de vie positive. Vous y rencontrerez une étudiante qui transforme de manière flamboyante ses souvenirs d'enfants en un curieux cercle tatoué sur sa peau, un professeur de Français qui éveille ses élèves avec une pratique inattendue, une religieuse qui quitte les ordres pour la Philosophie, une biologiste qui découvre une manière de mieux soigner les autres en faisant un cauchemar dans son sommeil ! Ou encore une femme aux deux amours qui ne sait lequel choisir, une autre qui change de vie après avoir subi une tornade météorologique, et des êtres qui se sauvent mutuellement en pleine guerre civile alors qu'ils appartiennent à des camps ennemis... Je pratique deux genres dans La Nuit s'évapore : l'autofiction, car je mets en scène une narratrice qui me ressemble et qui recueille ces récits pour faire le deuil d'une amie décédée prématurément, et celui de la biographie romancée à travers le récit de "Vies" brèves, exemplaires, inspirantes. Le réalisme n'empêche pas des décrochages vers l'onirisme et des visions fantastiques, car on entre alors dans une réalité émotionnelle lorsque tout semble s'effondrer autour de nous ou que d'heureuses coïncidences nous ramènent vers la lumière : quand la nuit s'évapore...

 

Est-ce que des auteurs de nouvelles vous ont inspiré en particulier ?

La plupart de ceux que je cite dans cette interview, mais un auteur de récits de formats courts joue un rôle direct au sein même de mon recueil, c'est Ovide pour ses Métamorphoses, même si ce ne sont pas des nouvelles au sens strict. Dans son prologue, Ovide annonce qu'il racontera l'histoire de corps qui changent en une forme nouvelle. J'ai voulu prendre son contre-pied : raconter des histoires de personnes qui changent en une forme meilleure. La transformation touche plus précisément leur psychologie, leur manière de voir le monde aussi, plutôt que leur physique, et c'est toujours pour aller vers un vivre-mieux. Tous les titres de mes nouvelles font alors référence à des mythes, que je connais bien, car j'ai déjà publié deux essais sur la mythologie chez Albin Michel et Payot. Je raconte ainsi des métamorphoses positives. Les courts textes mystiques m'inspirent aussi. Je pense notamment à une phrase de l’Ecclésiaste dans la Bible, il y a « un temps pour naître et un temps pour mourir » : je crois qu'il y a aussi un temps pour renaître.

 

Où trouvez-vous vos lectures de nouvelles ?

Je lis sur tous supports des nouvelles : sur internet en accès libre (magazines, sites), sur kindle en ebook, en édition papier... Je peux en picorer au cours de ma journée ou plusieurs fois par semaine. J'aime par exemple l'immense auteur, exclusivement nouvelliste, Annie Saumont aux éditions Julliard, les auteurs américains traduits dans la collection Terres d'Amérique des éditions Albin Michel, les nouvelles de la japonaise Yoko Ogawa comme La Bénédiction inattendue traduites chez Actes Sud... La revue MUZE chez Bayard presse, pour laquelle j'ai chroniqué régulièrement, publiait chaque trimestre des nouvelles de grands auteurs. D'ailleurs, je recommande l'ouvrage Ecrire une nouvelle et se faire publier aux éditions Eyrolles de Mireille Pochard : c'est l'un des meilleurs sur l'écriture en termes de boîte à outils et d'exemples littéraires analysés. 

 

Achetez-vous des anthologies et dans ce cas, pourquoi ?

Je lis peu d'anthologies de nouvelles, sauf lorsqu'il s'agit d'une publication en revue comme dans Brèves, la référence en la matière, et sur le web les numéros spéciaux du site web short-edition.com ou de l'Indé Panda : j'y ai apprécié récemment la plume captivante de Solenne Hernandez. J'ai découvert les éditions Rue Saint Ambroise et leur revue spécialisée dans la nouvelle littéraire, elle est passionnante. Sous la forme d'un livre, j'aime plutôt le recueil de nouvelles d'un seul auteur, parce que c'est la meilleure manière de se laisser envoûter, texte après texte, par la plume de l'auteur. Les recueils ont leur raison d'être : les nouvelles se font écho autour d'un thème, ou elles sont reliées par un fil rouge, si ténu soit-il. J'ai fait les deux choix dans La Nuit s'évapore.

 

Connaissez-vous des maisons d'édition spécialisées dans la nouvelle ? Les appréciez-vous ?

A ma connaissance, peu de maisons d'éditions françaises acceptent de publier les auteurs de nouvelles, surtout lorsqu'il s'agit d'une première oeuvre de fiction, à quelques exceptions près comme Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part d'Anna Gavalda. Souvent, ce sont des auteurs confirmés dans un genre comme le roman, qui ont la possibilité de publier des nouvelles. Mais il existe la voie de l'édition indépendante grâce à différentes plateformes sur internet, choix que j'ai fait pour La Nuit s'évapore. J'ai découvert ainsi le travail de l'auteur Chris Simon qui publie des séries littéraires. Et de nombreux petits éditeurs engagés s'intéressent encore et toujours à la nouvelle ou organisent de multiples concours suivis d'une publication ; j'ai lu ainsi votre nouvelle très maîtrisée Mutation chez Nutty Sheep. Le site d'Encres vagabondes répertorie des possibilités de concours ou de publications en revue. C'est un genre indispensable parce qu'il permet de tester des pratiques d'écriture ou certains sujets singuliers. La nouvelle génère même des genres que le roman développe par la suite : ce fut le cas pour le roman policier, d'anticipation ou de science-fiction, des genres d'abord créés sous forme de nouvelle. Personnellement, je ne cesserai pas d'en écrire, car elle correspond aux explorations poétiques que je souhaite mener. Avec internet et le renouveau d'intérêt des lecteurs pour le format court, la Nouvelle a de beaux jours devant elle, et c'est une bonne... nouvelle.

 

Propos recueillis par Marie Tinet


Laureline Amanieux, La Nuit s'évapore, Autoédition, 168 pages, 7,99 € (version brochée disponible sur Amazon), 2,99 € (version Kindle)



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