Mozart, les notes qui s’aiment

"On se trompe quand on croît que l’art de composer ne me coûte guère. Je vous assure, cher ami, que personne n’a consacré autant de temps à la composition que moi. Il n’y a pas un seul compositeur en renom dont je n’ai parcouru les ouvrages avec la plus grande attention."
Mozart s’entretient ici avec Johann Baptist Kucharz, chef d’orchestre de l’Opéra de Prague, mais également organiste, mandoliniste et compositeur. Même constat dans une lettre du 28 avril 1784, lorsque Mozart écrit à son père au sujet du pianiste Richter (qui « joue sans âme, qu’il est lourd et qu’il manque de goût ») que ce dernier lui déclara un jour en l’entendant exécuter un morceau : "Mon Dieu avec quelle facilité vous jouez, tandis que cela me coûte tant de peines."
Ce à quoi Mozart répondit,  "… oui, je me suis donné bien du mal pour vaincre les difficultés sans que cela paraisse".

Une sincérité qui bouscule l’idée reçue selon laquelle Mozart composait sans effort, comme en se jouant, écrivant sous la dictée de la seule inspiration. Certes sa prodigieuse mémoire lui permettait d’aller vite, mais comme les véritables géants qui tiennent un génie instinctif de la nature, il le "surpassa par le goût et la correction".
On lit encore dans ce livre "qu'on voyait toujours sur son pupitre les œuvres de Sébastien Bach, Durente*, Porpora, Leo, etc. Principalement les préludes de Haendel et les fugues de Bach ne le quittaient jamais". On sait que Mozart disait "qu’avoir du génie sans avoir du cœur est un non-sens" !
Selon sa belle expression, Mozart ne travaillait que pour "mettre ensemble les notes qui s’aiment". On retrouve à travers ces mots l’enfant "doué d’un caractère aimable, doux et tendre".
Chez Léopold son père, quand les visiteurs auxquels il demandait s’ils l’aimaient et que la réponse tardait, "il s’en affligeait jusqu’aux larmes"
 

Jour après jour, grâce à ces dizaines et dizaines de lettres datées, expédiées depuis Salzbourg, Munich, Mannheim, Vienne, Milan…, nous suivons pas à pas non seulement le parcours de Mozart à travers ses déplacements mais davantage, nous vivons à ses côtés, des répétitions aux concerts. Plus même, nous participons, dans un croisement incessant de missives, à la vie familiale dans son ensemble puisque Léopold écrit à sa femme et à son fils, Wolfgang à son père et à sa mère, Wolfgang à sa sœur Nannerl (elle aussi virtuose mais effacée par la supériorité absolue de son frère) et à son épouse Constance.
Détails du quotidien, descriptions du climat local, conseils du père, compte-rendus du fils, calendrier des voyages, questions d’argent, jugements sur les interprètes et sur la qualité des instruments, descriptions des soirées dans les salons où se pressent la noblesse locale, cette lecture plonge le lecteur dans le monde musical de l’époque tel que le compositeur l’a vécu, l’a séduit avec ses œuvres et l’a dominé par l’ampleur de ses talents et de sa personnalité.

Cet ouvrage est la réédition du livre paru en 1869 d’après la grande biographie de Georg Nikolaus von Nissen, un diplomate danois (1761-1826) qui épousa en 1809 Constance Weber, une fois veuve du prodige et qui, malgré les critiques qui lui furent faites, connaissait très bien l’œuvre du musicien.
Il est enterré à Salzbourg alors que Mozart, mort selon un rapport médical d’alors d’une "fièvre miliaire ardente", fut enterré le 5 décembre 1791 à Vienne, dans une fosse commune du cimetière de Saint-Marx, à une petite quinzaine de kilomètres de la capitale autrichienne. Faute de moyens financiers, l’enterrement de 3ème classe ne se serait pas déroulé, contrairement à la légende, sous la neige !  Constance n’y assista pas.

Des pages historiquement denses, écrites dans le style choisi du siècle qu’on ne connaît plus du tout, riches de renseignements musicaux avec notamment la parution des œuvres suivant les années. Il faudrait les lire en écoutant une symphonie, une sonate, un quatuor, un air d’opéra. Une écoute qui permettrait une fois encore de mesurer combien la musique de Mozart est aussi profonde que douce, pathétique qu’enjouée, lyrique et élégante, sobre et gracieuse, portée à un point de perfection sublime jamais égalée. L’éventail des passions humaines s’y réfléchit.
Un jour, quand le concert venait de s’achever, Haydn s’approcha de Léopold et lui dit : "Je vous le dis devant Dieu, en honnête homme, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de nom ; il a du goût et en outre la plus grande science de la composition".
Venant de cet autre grand musicien dont le caractère n’était pas des plus commodes, le compliment était immense et définitif.

 

Dominique Vergnon

 

Georg Nikolaus von Nissen, Histoire de W.A. Mozart, publiée par sa veuve Constance d’après des lettres et des documents originaux, 12x19,5 cm, La Bibliothèque des Arts, mars 2018, 496 p.- 39 euros.

 

* Francesco Durante, compositeur italien, est né le 31 mars 1684 à Frattamaggiore et mort le 30 septembre 1755 à Naples.

 

 

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