Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé publie son œuvre, souvent primée et traduite dans le monde entier, chez Actes Sud
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Écouter nos défaites… mais ne (toujours) rien entendre

Rédigée le 15 juillet 2016, cette chronique aura certainement son emprise dans le temps plus fortement ancrée que tant d’autres, pas seulement en rapport avec l’attentat de Nice (et ses suites) mais aussi par le sujet que Laurent Gaudé aborde. Preuve ultime que le romancier, à l’instar du poète, est visionnaire, prophète maudit, porteur de ce feu que plus personne ne veut brandir, même au bout d’une torche pour tenter d’éclairer le chemin, même dans le plus profond des tunnels dans lesquels nous errons depuis des décennies, victimes consentantes des turpitudes politiques menées par ces malades qui nous gouvernent (le ministre des Affaires étrangères français n’a-t-il pas dit, le 14 juillet 2016, qu’Alep était encerclée par les troupes de… Saddam Hussein ?!)… et pour lesquels vous allez encore voter, d’ici 2017 puisque, tel le lapin pris dans les phares de la voiture, c’est une fois encore le halo du consumérisme qui vous aveugle, la peur du chômage, la haine du voisin, le Brexit, l’islam radical et que sais-je encore puisque désormais rien ne va, et que ces années de spectacle (l’info en continue et ses média-mensonges pour justifier les guerres de Yougoslavie, d’Irak et de Libye, le foot, Facebook, le monde digital…) ont réussi à effacer le savoir, la culture et surtout… l’Histoire.

 

Cette Histoire que haïssent aussi les fondamentalistes, étonnant point de convergence entre l’Éducation nationale qui supprime des pans entiers de notre passé et les hordes d’hommes en noir qui s’attaquent aux témoins du temps, « le geste d’éternité », cette haine de l’homme, finalement, qui pousse à effacer son ennemi.

« Ce qui se joue là, dans ces hommes qui éructent, c’est la jouissance de pouvoir effacer l’Histoire. » (p.82)

Oui, l’Histoire, car sans racines l’arbre devient fétu de paille, et telle la girouette il tourne dans le sens du vent quand il n’est pas tout simplement balayé à la moindre tempête. La dictature de la pensée unique nous impose de ne vivre que dans le présent, lequel est défiguré selon les besoins par l’emploi d’un vocabulaire abscons.  « La langue traditionnelle », précise Elémire Zolla, « prise d’assaut par les jargons professionnels et par ce langage à l’accent anonyme et sportivement sexuel, ne peut que déchoir. Ce qu’il en reste se détériore toujours plus, perd sans cesse ces éléments de différenciation et de précision que l’homme-masse considère avec méfiance. Ainsi le subjonctif disparaît, les adjectifs qui ne sont pas de simples clichés n’osent plus se maintenir, et les pronoms personnels perdent leur genre et leur déclinaison. » (L’éclipse de l’intellectuel, Julliard, 1968, p. 45).

 

Lassitude alors qui me gagne, il est grand temps de lâcher prise, sur tout, de tout, détachement généralisé sur le modèle d’Assem, cet agent des services de renseignements français, convoqué à Zurich pour une mission, à Beyrouth : évaluer un ancien membre des commandos d’élite qui a décidé de voler de ses propres ailes et s’adonne aux trafics sous le nom de Job. Faisant partie de la brigade qui aurait éliminé l’ennemi numéro un, Ben-Laden, sa défection inquiète.

Entre deux avions, Assem croisera Mariam, une archéologue irakienne en mal de pouvoir sauver les vestiges de Palmyre, et Mahmoud Darwich, dans le hall de son petit hôtel, en face de l’église de Saint-Germain-des-près, là même où je le rencontrais pour la première fois, en 2001, pour lui remettre l’essai que je venais de lui consacrer… Mahmoud Darwich toujours aussi élégant dans son humanité et sa clairvoyance, qui glissera dans l’oreille d’Assem, avant de prendre congé, de veiller à « ne [pas] laisse[r] le monde [lui] voler les mots ». (p.95)

 

Ces mots si précieux pour l’humanité, si dangereux pour nos dirigeants qui (nous) ont enlevé la démocratie pour la remplacer par cette Commission européenne qui décide, érige, dicte, puni les nations qui ne sont plus des États mais des vassaux. Dès lors que nous voyons les inventeurs de la démocratie, les Anglais, en prendre conscience et décider de quitter ce machin qui conduit à la guerre et à la pénurie (quand il fut présenté comme la solution aux crises politiques et économiques), ce sont des cris d’orfraie de la part des politiciens qui avouent que jamais referendum ne se fera en France sur ce sujet, puisque le peuple pense mal (sic)… Déclarations d’autant plus ridicules que l’on sait ce qui advint du dernier dont le résultat déplut au président Sarkozy qui s’empressa de le nier et de convoquer le Congrès pour passer au-dessus de la voix du peuple, se rendant par la même traître à la nation…

Alors, tel le vieux Priam, fermons la porte de la cité d’Ilion et attendons l’arrivée des barbares. Mais ne soyons plus dupes !

Nous n’aurons pas à attendre longtemps, d’ailleurs, puisqu’ils ne sont pas si loin, ils sont même parmi nous, nous les côtoyons chaque jour, l’attentat de Nice nous le démontre clairement. Le message envoyé par les dirigeants de Daech a été compris : tout seul, le premier malade mental, peut tuer une centaine de personne… Alors, quelle victoire remporter ?

Quel oxymore que cette mascarade déployée dans les médias en envoyant toujours plus de militaires bombarder… des cailloux et quelques 4x4 quand agir doit se faire autrement. Oui, quelle victoire ? Qui vincit non est victor nisi victus fatetur.  Celui qui est victorieux ne l’est pas tant que le vaincu ne se considère pas comme tel. Une vérité qui s’applique au conflit israélo-palestinien. Mais qui devrait aussi se comprendre en haut-lieu sur d’autres sujets...

Les « intérêts de la France » face à l’idéal fondamentaliste ne pèsent plus rien dans la balance ; les seuls gagnants, même morts, ne sont-ce pas plutôt les résistants kurdes qui meurent pour un idéal, eux aussi, et non des intérêts qui, comme son nom l’indique, sont avant tout… commerciaux. Nous avons vendu notre âme à Google et accepté la haine de soi comme manière de penser, les nouvelles générations voguent sans repères d’une terrasse de café l’autre, pouce sur l’écran, esprit anémié, corps asséché… Corps asséché ?

 

Corps, souviens-toi, non seulement de l’ardeur avec laquelle tu fus aimé, non seulement des lits sur lesquels tu t’es étendu, mais de ces désirs qui brillaient pour toi dans les yeux et tremblaient sur les lèvres […]

Constantin Cavafy

 

Dans une langue simple et un style vif, Laurent Gaudé superpose à la trame principale trois récits, épopées lointaines et célèbres – Hannibal osant s'attaquer à Rome avec ses éléphants, Grant mettant à genoux Lee et l’armée des Confédérés, Hailé Sélassié tentant d’arrêter les troupes mussoliniennes – comme un marqueur de ce temps qui file si vite pour n’aboutir à rien, sur rien, cette répétition de massacres des innocents – 45000 Romains à Cannes, 7000 Américains décimés en sept minutes à Cold Harbor sans parler des dizaines de milliers d’Ethiopiens exterminés par les Italiens en une seule journée d’une bataille inutile – qui fait dire aux couards sans mémoire « Plus jamais ça ! » pour laisser faire, plus tard…

Gilles Kepel souligna sur France Inter, le 15 juillet 2016, que sans une mobilisation totale et entière de la société civile, point de solution, puisque « le logiciel de ce terrorisme-là n’a toujours pas été compris par le pouvoir politique, quel qu’il soit » et qu’il nous propose un « débat minable, pas du tout à la hauteur du défi. Notre classe politicienne est nulle face à cela, elle donne le sentiment de courir derrière l’événement, d’être intéressée surtout par ses chamailleries ».

 

Inquiétante mélancolie qui vient s’installer à la lecture de ce merveilleux et dramatique roman dans lequel, entre les morsures de la maladie de Mariam et l’espoir d’Assem de parvenir à sauver malgré lui le soldat Job, plane l’amour et la beauté. Filigranes essentielles et indispensables, seules attaches qui peuvent encore nous permettre de tenir debout, verticaux sans honte au visage… Humanité des colères dans l’appel de la chute. Lutter contre est sans espoir mais surtout sans intérêt, sans raison, sans résultat.

Laurent Gaudé sait que nous tomberons tous. « Le pari n’est pas d’échapper à cette chute mais plutôt de la vivre pleinement, librement. […] Quitter l’obéissance et remettre des mots sur le monde. Assumer la liberté de vivre dans la sensualité et le combat. »

Seule manière de demeurer souverain.

 

Un roman-manifeste. Une pierre dans le jardin des Hommes.

 

François Xavier

 

Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, Actes Sud, coll. « domaine français », août 2016, 288 p. – 20,00 euros

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