"François Bon est un ogre", réédition du Prisonnier de la planète Mars, de Gustave Le Rouge.

Présentation de l’éditeur :

 « C’était de l’équilibrisme et de la prestidigitation. Ce jongleur était un très grand poète anti-poétique, et je donne la prose et les vers de Stéphane Mallarmé pour, notamment, une de ses plaquettes éphémères intitulée “100 recettes pour accommoder les restes” qui se vendait cinq sols, petit traité domestique à l’usage des banlieusards, précis d’ingéniosité utilitaire, parfait manuel du système « D » et, en outre, le plus exquis recueil de poèmes en prose de la littérature française. » Voilà comment Blaise Cendrars présente Gustave Le Rouge. Il est temps de redécouvrir ce grand prosateur, capable d'inventer depuis sa chambre parisienne tout un déferlement de mondes et d'aventures.

 François Bon est un ogre. Il se gave de mots, il les cuisine à toutes les sauces de langues, de cultures. Il les met en musique et, comble du gourmet, il les avale, les digère avec délectation. Vous connaissez sans doute le personnage, né dans les années cinquante dans une affiche de recrutement pour travailleur métallurgique. Il se nourrit tout petit de paysages industriels qui créent sa nostalgie créatrice des paysages abandonnés d’entrepôts et surtout de banlieues dans lesquelles l’acier et le béton sont fondateurs de rêves supérieurs.

François Bon est un ogre, encore, quand il se met au piano, pas le clavier, non, les douze feux de Bocuse, qu’il remplit à la gueule de technologies nouvelles pour pousser le monde à comprendre que le texte ne frappe l’intelligence, l’âme et la folie que quand il passe par tous les sens, y compris « l’objet-livre », me dit-il un jour, en me vendant l’histoire du papier, son poids, son grain, la typographie et l’odeur de l’encre quand elle sort de l’imprimerie.

 François Bon est un ogre que j’ai rencontré je ne sais comment, mais je sais que nous avons mangé de la viande, bu du vin et l’amitié a explosé.

 Je voulais lui raconter que je l’avais lu par le hasard d’un livre abandonné sur une banquette de l’aéroport de Roissy, son Parking, édité chez Minuit en 1996, la lecture du temps d’un voyage vers Riga, avec le changement à Copenhague, mais sans les visites dans les boutiques de Duty-free, un fauteuil en salon Première pour ne pas décrocher de ses mots.

 François Bon est un ogre quand il tombe dans la traduction de H.P Lovecraft, abolit la modulation française du texte pour suivre, imiter, improviser la langue de l’auteur de Chuchotement dans la nuit. Vous devez le deviner, debout, les écrans en face du mauvais génie, saccadant, répétant chapitre par chapitre à haute voix, l’oreille aux aguets, pour accorder les mots comme un guitariste ses cordes. Il tapote sur la table au rythme des paragraphes, hésite entre blues et Rock’n’roll. Vous comprenez ainsi pourquoi il a édité John Barnett, la folie des traductions poussées à l’absurde de la création.

 François Bon est le meilleur éditeur que j’ai rencontré, parce qu’il voit dans tous les livres qu’il présente au dîner des rassasiés, des trop gâtés, des trop gavés de morceaux de bas choix, cette exigence de la perfection, de l’originalité qui fait d’un ogre, un étoilé. Il est l’un des géniteurs de mon Nous étions une frontière, à l’origine né trop gras de mille pages. Il devait l’éditer dans une autre vie.

 Toute cette introduction était nécessaire à la présentation de la série qu’il commence avec Gustave Le Rouge, proposée chez Tiers Livre éditeur : la pépite oubliée, qui vous reconnectera avec l’un des auteurs les plus doués de sa génération.

 Dans la lignée de Jules Verne, Le Rouge s’en est pourtant détaché, réfutant l’analyse scientifique pour la création littéraire libre. L’auteur que nous offre Bon est profondément révolutionnaire, proche des surréalistes, anticapitaliste. On comprend l’attrait de Bon pour sa réédition. J’avoue être tombé amoureux de ces récits qu’on voudrait racontés par un aventurier du 20ème siècle, juste descendu de l’Orient Express pour vous retracer, la pipe d’écume aux lèvres, son dernier voyage sur la planète Mars.

 Oui, mais là, pour voyager, le lecteur doit oublier Jules Verne, le Mobilis in Mobile, la fée électricité ou l’explosion d’une fusée. Le Rouge n’utilise que la force télépathique de moines perdus dans une vallée du Népal pour sauter de planète en planète, mais – c’est plus que nécessaire à nos rêves - après avoir pris « le Petchili, grand steamer en acier en route pour l’Extrême-Orient, après les relâches habituelles à Malte, à Port-Saïd et à Djibouti, pour débarquer à Colombo, capitale de l’île de Ceylan. ».

 Le lecteur, avant une aventure radicale, doit cependant beaucoup rêver : « je passe sous silence les péripéties ordinaires de ces sortes de voyage – bivouacs dans ces temples en ruine qu’a si merveilleusement décrits Rudyard Kipling, traversée de ces marécages verdoyants qui semblent ne devoir jamais finir, rencontres de fauves et de reptiles ou de Thugs étrangleurs, pire encore, toute la féérie millénaire de ce vieux monde hindou sur lequel, comme un bloc de granit, les dents d’acier du léopard britannique s’émoussent et ce cassent, quoi qu’on en dit ».

 Et voilà la couronne rhabillée pour l’hiver.

 Je ne vous ferai pas l’affront de vous décrire l’exploration de Mars, ni les atours de Miss Alberte, parce que Le Rouge ne se refuse pas, à l’inverse de Verne, une petite aventure sentimentale dans ses récits, juste que les Martiens sont « à peine hauts comme des enfants de dix ans, tous d’un extrême embonpoint, la région du ventre présentait chez eux un développement considérable. Avec cela, de rondes figures, roses et fraîches, des chevelures et des barbes très longues, d’un roux désagréable et surtout ce sourire un peu niais, perpétuellement épanoui sur leur physionomie bonasse. ».

 Le récit de ce livre est un instant de bonheur à lire et à relire, à espérer être transformé, un jour, en un scénario fantastique à gros budget. Tout y est détails d’amusements de l’auteur, enfin, de la traduction de l’auteur original, parce que tout ce voyage ne serait pas réel sans savoir que « le récit, paru pour la première fois dans le Bulletin de la Société anglo-indienne, sous le titre : le prisonnier de la Planète Mars, a été entièrement rédigé par les soins du major Carl Bell », traduit par Gustave le Rouge, qui, d’ajouter : « le sort du vaillant ingénieur Robert Darvel, (le héros), demeure encore incertain. ».

François Bon est un ogre qui transmet un virus du goût, du juste, de cette envie des mots qui provoque le besoin de lire, la furieuse maladie d’écrire.

Filez sur son site, gavez-vous de ses écrits contemporains et n’oubliez pas Lovecraft dans sa seule transcription, juste, produit de la connaissance encyclopédique de l’auteur et non celle d’une rapide traduction.

Les parutions de Tiers livre éditeur sont à suivre d’urgence, .

Le Prisonnier de la planète Mars, .

Patrick de Friberg

Gustave Le Rouge, le Prisonnier de la planète Mars.

Par François Bon, le Tiers Livre éditeur

Collection les Grands singuliers

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