Verlaine par Zweig, un inédit

Smart Faune

 

Publication, au Castor Astral, d’une monographie inédite de Verlaine par Stefan Zweig. Rencontre entre deux faux(?)-frères.

 

Le portrait d’un écrivain par un autre écrivain ressemble presque toujours à un autoportrait. Quand Hugo évoque La Fontaine, le poète qu’il dessine est tout autant Hugo que La Fontaine. Lorsque Baudelaire écrit sa monographie sur Edgar Poe, il ne manque pas de signaler à un moment donné — avec une fausse timidité — que l’auteur de ces Tales of Mystery and Imagination qui l’ont tant séduit lui ressemblait un peu. Et l’on commence à découvrir aujourd’hui dans certaines études critiques que si Proust était aussi opposé à Sainte-Beuve, ce pourrait bien être parce que tous deux envisageaient la chose littéraire à peu près de la même manière, celui-là ne réussissant à se démarquer de celui-ci qu’en le caricaturant.

 

On ne s’étonnera donc pas que Stefan Zweig ait pu consacrer un ouvrage à Verlaine (la seule chose surprenante, en fait, est que cet ouvrage n’avait à ce jour jamais fait l’objet d’une édition française [1]). Certes, sur qui Zweig n’a-t-il pas écrit ? Mais ce texte est l’un des premiers qu’il ait publiés — il avait à peine vingt-trois ans — et la parenté qu’il entretient avec Verlaine est une évidence. Chez l’un comme chez l’autre, « l’indécis au précis se joint » et le principe « de la musique avant toute chose » fait passer les paroles au second plan. Telles les ombres bleues des Fêtes galantes, les personnages de Zweig souvent se frôlent, se croisent, mais ne se rencontrent pas, ou se rencontrent trop tard, parfois même après la mort. La nouvelle de Zweig le Voyage dans le passé (exhumée il y a quelques années à peine), tout entière construite en référence au « parc solitaire et glacé » du célèbre Colloque sentimental, marque sans doute la cristallisation de cette fraternité littéraire (même si, curieusement, Zweig déforme quelque peu le texte original lorsqu’il s’avise de le citer en français).

 

Même obsession du temps chez Verlaine et chez Zweig. Même chanson d’automne. On se souvient des jours anciens — et l’on pleure.

 

Ce Paul Verlaine est donc, en bonne logique, un croisement entre une biographie et une étude critique. Zweig ne nous révèle rien de bien nouveau sur les contradictions de l’homme et du poète Verlaine, mais il sait, dès les premières pages, exprimer mieux que personne ce mélange de vice et de vertu, de pureté et de souillure, d’élégance et de décomposition qui confère aux Fêtes galantes la tristesse des lendemains de fêtes. Zweig ne cache rien des aspects sordides de la vie de Verlaine, évoque précisément ses menaces de mort contre sa mère, ses descentes au fond de l’absinthe et tutti quanti, mais il ne craint pas, parallèlement, de jouer de l’allusion ou de la comparaison : « L’absinthe de Verlaine ne fait que délabrer, éteindre, c’est un poison lent qui ne tue pas, mais épuise, érode, comme ces poudres secrètes des Borgia. »

 

L’identification n’est pas totale. Zweig, ce bourgeois toujours tiré à quatre épingles, ne saurait se reconnaître inconditionnellement dans ce faune ivrogne, mais la « conversion » de Verlaine à l’issue de son séjour en prison permet un regain de sympathie. Zweig retrouve en ce repenti l’image du poète proposée par Goethe. Celui-ci voyait en effet l’œuvre d’art comme la réunion de « fragments d’une confession ». Un recueil tel que Sagesse répond parfaitement à cette définition (sans parler du texte en prose de Verlaine intitulé justement Confessions).

 

Cependant, petit à petit, les choses se dégradent. Zweig ne parvient plus, comme on dit, à adhérer à son sujet quand il doit évoquer les derniers jours de la vie de Verlaine. Non, décidément, il a du mal à voir un « prince des poètes » dans ce clochard oscillant entre prostituées, chambres d’hôtel et salles d’hôpital. Et le critique ne sait plus très bien ce qu’il faut penser : certes, Verlaine est un grand poète, mais est-ce vraiment un très grand poète ? D’ailleurs, une très large partie de son œuvre — la dernière — n’est-elle pas une succession de vers de mirliton, une production purement alimentaire ? Bref, Zweig développe ce qui allait être souvent repris par la suite dans différents ouvrages critiques : attention, ô lecteur, il y a beaucoup de déchets chez Verlaine. (Et l’éditeur d’enfoncer le clou en ajoutant comme épilogue un texte de Zweig célébrant à grand fracas le génie de Rimbaud, ce garçon avisé qui sut, lui, éviter « le match de trop ».)

 

La belle affaire ! Que nous importe qu’il y ait beaucoup de déchets chez Verlaine, quand ces déchets recèlent des pépites ? N’arrivait-il pas au bon Homère de sommeiller ? Oui, répondra-t-on, mais Homère sommeille involontairement lorsqu’il se met à sommeiller, alors qu’il y a, dans l’aboulie même de Verlaine, comme une volonté d’autodestruction.

 

N’est-ce pas là cependant ce qui fait l’originalité profonde et immarcescible de Verlaine ? Nous savons que, depuis ses origines, la littérature traite au fond d’un seul et unique sujet — la mort. Mais Verlaine est peut-être le premier à avoir envisagé aussi directement sa propre mort. Ne jamais oublier que l’homme qui s’en va au vent mauvais qui l’emporte, « pareil à la feuille morte », n’est encore, lorsqu’il écrit ces mots, qu’un garçon de seize ans.

 

Il est toujours un peu malhonnête de faire des prophéties après l’événement, d’autant plus, répétons-le, que Zweig commençait à peine sa carrière lorsqu’il écrivit cette monographie, mais on est malgré tout tenté de penser, lorsqu’on sait dans quelles circonstances il mit fin à ses jours, que l’irrésolution résolument suicidaire de Verlaine devait représenter pour lui quelque chose d’insupportable.

 

On nous permettra donc de préférer au dernier chapitre de cette monographie de Zweig ces quelques lignes tirées des Feuillets d’automne de Gide, curieusement moins caustique qu’à l’ordinaire (peut-être parce que, là encore, il s’agit d’un autoportrait inavoué ?) : « J’admire Verlaine, non pas à cause de son intempérance, de ses mœurs, de sa vie déréglée ; mais, non plus, pas malgré… Je ne puis, ni ne veux, dissocier l’un de l’autre, ni chercher à excuser l’un par l’autre. C’est au fond de la pire abjection qu’il a trouvé ses accents les plus suaves, et sans doute fallait-il ceci pour obtenir de lui cela, “ parallèlement ”. »

 

FAL

 

Stefan Zweig, Paul Verlaine, traduit de l’allemand par Corinna Gepner, édition présentée par Olivier Philipponnat

Le Castor Astral, mars 2015, 14€



[1] Encore un exemple de l'exception culturelle française, puisque la traduction anglaise de ce texte, publiée à Boston en... 1913, est téléchargeable gratuitement sur le site archive.org/details/paulverlaine00theigoog

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2 commentaires

Bravo pour cet article si documenté qui m'a donné l'envie de lire en anglais le texte de Zweig. Hélas, je n'ai pas pu y accéder, il doit y avoir une erreur (c'est pas moi, c'est internet qui le dit) dans le libellé de l'adresse. Pourriez-vous, SVP, corriger l'adresse ? Merci beaucoup. 

Myarka

Merci vivement pour votre commentaire.
Essayez avec la nouvelle version corrigée et simplifiée de l'adresse (je crois que c'est le point final qui faussait tout) que je donne plus haut, et vous devriez crier: "Ça  maaarche!"