Buvard

Buvard  est un  bien joli titre pour ce huis-clos qui réunit  Caroline N.Spacek une écrivaine reconnue qui s'est,  en plein succès, brusquement  retirée de la scène littéraire , et  Lou,  un journaliste homo qui la débusque dans sa retraite, bien décidé à la pousser hors de ses retranchements pour comprendre les raisons de cette disparition. Leur face à face est une joute subtilement orchestrée par Julia Kerninon.
 
Il y a des écritures qui pompent les cœurs et vampirisent les corps. Et des encres qui n'en finissent pas de sécher.  Il y a aussi des femmes et des hommes poreux comme ces deux protagonistes malmenés par la vie pendant leur enfance.  Et l'histoire que raconte Julia Kerninon, c'est  justement celle de cette écriture, de la force et de la tyrannie de l'écriture, du rapport  de l'écrivain avec son oeuvre. 

Toute gamine, Caroline, livrée à elle-même, rencontre Jude, un homme qui l'embauche pour taper à la machine ses écrits. Elle en a bavé pendant son enfance, elle n'est rien, ne sait rien. Il l'apprivoise et lui apprend tout. [C'est parce qu'il m'a recueillie que j'ai appris à me recueillir un peu aussi]. Caroline passe ses journées à taper ce que lui dicte son employeur protecteur qui l'oblige aussi à apprendre les mots et à parler correctement,  à lire tout le dictionnaire. La bonne élève engloutit toute la bibliothèque et corrige même les poèmes de Jude. Lorsque Jude réalise qu'elle apprend trop vite, qu'elle s'est nourrie de lui, sa réaction est terrible, c'est le séisme.

Alors... Caroline  écrira . 
Beaucoup et avec talent. Elle avance dans la vie la serpe à la main. Débroussaille et marche dans les orties. Elle est sans concession pour elle-même comme pour les autres, le public la loue et les critiques soulignent la violence de ses écrits. Elle n'en a cure, elle écrit rageusement,  et pour un seul lecteur qui sans doute ne la lit pas.

Puis  un jour elle  se tait et se terre.

Et Lou, le journaliste entêté, peut-être parce que lui et Caroline ont  en commun un traumatisme familial,  reste aimanté à l’écrivaine rétive, il ne repartira  pas de chez elle sans l'avoir purgée de son secret qui la retient enterrée dans sa campagne. Patiemment , il va lui faire cracher l'acide qui la ronge.

Même si le thème de Buvard reste l'écriture, ce serait réducteur de ne pas dire qu'il y est aussi question d'amour, de celui qui peine à dire son nom - l'amour définitif - ainsi que d'identité si difficile à construire sur les ruines d'enfances dévastées.
 En  200 pages, réussir à avoir dit tout cela avec la délicatesse d'une esquisse au fusain, c'est puissant  ! 

Anne Bert

Buvard -  Julias Kerninon, Rouergue, "La Brune", janvier 2014, 200 pages - 18,80 €

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1 commentaire

vous me donnez vraiment envie de lire ce livre  tous les termes que vous avez cité  nous donne la terneur d'une style et d'un dire merci de votre critique  . frankie