Waciny Laredj, Les Fantômes de Jérusalem : le roman de l’exil palestinien

May est une peintre internationalement reconnue, en proie aux attaques du crabe qui ne lui laisse que peu de temps, alors, depuis sa chambre de l’hôpital central de New York, elle rédige ses mémoires dans un petit carnet indigo, tout en peignant ses dernières toiles. Une exposition se prépare et elle ne tient pas à déroger à sa règle : ne jamais exposer deux fois le même tableau. Mais « quand la mort se présente sur le seuil, notre rapport au temps change et tout se réduit, même notre corps ».

Aussi le temps gagne-t-il en intensité, devenant un peu plus précieux chaque jour qui passe… Dès que les souffrances se dissipent, May s’offre le temps d’écrire, de méditer, d’ébaucher de nouveaux tableaux sur la toile de jute blanche, le matériau vivant où elle perçoit un élément de la révolte qui l’anime.

Originaire de Jérusalem, elle souhaitait que son corps repose en paix en Palestine, mais l’ État juif ne veut rien entendre, et le retour des réfugiés, même morts, est prohibé. Alors, son fils Juba ira disperser ses cendres dans la vallée du Jourdain. À son retour, il mettra de l’ordre dans les affaires de sa mère et découvrira le petit carnet. Comprendra mieux le lien qui l’unie à sa mère et cette quête des papillons de Jérusalem, pour lui titre d’une sonate qu’il veut composer, pour elle couleur qu’elle a réussi à dompter sur la palette en souvenir de sa ville natale…

Fuyant les massacres de la Haganah, la jeune May quitta son pays via Beyrouth avec son père, laissant derrière elle sa grand-mère et sa mère enceinte de son frère. Ce n’est que bien plus tard qu’elle apprendra leur assassinat par la milice juive et la véritable raison de son exil. Recueillie à Brooklyn par sa tante, une seconde mère, elle laisse son père partir à Seattle tenter de trouver du travail. Sa vie se reconstruit alors petit à petit et son inclinaison pour l’art va l’aider à surmonter le déchirement d’une vie loin des siens, loin de sa terre. Les couleurs qui habilleront ses tableaux et feront sa réputation atténueront les émois de l’exil et la perte d’un mari trop tôt reparti à la conquête des tables de la Mer morte, délaissant une famille trop vite aimée…

May s’interroge : dans la Jérusalem où elle vécut, il n’y avait pas de Juifs, de chrétiens et de musulmans mais seulement des Palestiniens, et peu importait le reste… Elle est convaincue, et nous avec, que l’influence des religions sur le destin des Hommes entraîne la mort de la culture et de la civilisation. Car il n’y a pas d’autre Palestine que la Palestine arabo-judéo-chrétienne et tous ses habitants sont Palestiniens ! C’était un « peuple pacifique qui a été chassé d’un pays où il vivait depuis de longs siècles, un pays qui était une partie essentielle de son être, et on importe un peuple venu de l’extérieur, sans lien avec cette terre. Là est le cœur du problème. Ceux qui sont arrivés en nombre de toutes les contrées de la terre ont même violé l’intimité du bon Juif enfant du pays qui avait hérité cette terre de plusieurs générations ».

Y aurait-il dans l’espèce humaine une forme de despotisme pathologique indéracinable qui trouve du plaisir à voir des gens jetés à la mer ou poussés vers des terres inconnues ?

Sentant la fin proche, May fera un dernier voyage avec son fils en terre andalouse, à Tolède, ou son aïeul s’est illustré pour tenter de sauver des manuscrits uniques qui démontraient la coexistence possible entre les hommes au-delà des dogmes religieux. Car le problème n’est pas de changer de religion ou d’opérer tel ou tel choix, mais de savoir quelle croyance rend plus apte à aimer la vie et la liberté, quel choix conduit aux richesses d’amour et d’humanisme les plus profondes qui existent en chaque homme !

Waciny Laredj, qui nous avait déjà invités à l’introspection et à la lumière de la vérité sur l’autel de la tolérance et du dialogue inter-religieux avec son sublime Livre de l’Émir, ajoute une pierre à son œuvre portée par un humanisme sans limite. Il nous propose d’autres possibles, en quelques centaines de pages, avec des mots simples pour que les idées avancent et les mensonges s’évanouissent telle la rosée sous la flamboyance d’un midi d’été.

Servi par une langue de toute beauté, un style précis et chatoyant, un phrasé oriental mais jamais lénifiant, le roman martèle la vérité historique sans quoi aucun progrès ne pourra se faire.

Laredj ose repousser les dogmes au même titre que les nouveaux historiens israéliens : car, en effet, le « problème ne concerne pas le Juif enfant du pays mais ceux venus en envahisseurs pour tuer, voler, détruire ; ils ont ajouté de nouveaux clous au cercueil d’une haine qui ne s’éteindra jamais »… à moins que la magie de la fiction n’aide les âmes fermées à s’ouvrir au concert des Hommes qui n’ont, finalement, guère besoin des religions et des politiciens pour bien vivre ensemble, mais plutôt de respect, de compréhension et d’harmonie.

François Xavier

Waciny Laredj, Les Fantômes de Jérusalem, Sindbad, mai 2012, 464 p.- 24,40 euros

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