Van Dongen sur la Butte Montmartre

En décembre 1905, Van Dongen, âgé alors de vingt-huit ans, arrive sur la butte Montmartre, dans un lieu où s’est établi un an auparavant Picasso. Il ne reste que peu de temps dans ce qui est devenu une cité d’artistes, le Bateau Lavoir. Ce nom désormais célèbre reviendrait à Max Jacob qui considérait la maison comme le "laboratoire central de la peinture.
En 1895, Van Dongen a signé un autoportrait qui révèle et l’homme et le peintre qu’il est alors, frontal, bravant, les mains dans les poches, le regard d’autrui. Proclamation d’indépendance, la solide silhouette noire se détache devant une fenêtre, une manière délibérée d’accroître sa présence. L’anarchiste domine, le fauve s’annonce, avant qu’il ne se change en peintre des élégances qui aura à Monaco une villa appelée en souvenir de cette époque où l’ivresse de la création côtoyait celle des soirées entre amis et rivaux, Le Bateau Lavoir.

 

 

Il avait exécuté, sans doute vers 1907, une toile suggestive de cette période de sa jeunesse avide de sensations, montrant de dos un hussard face à une prostituée du quartier rouge de Rotterdam.
Van Dongen est à cette époque de sa vie comme dans ses couleurs, hardi. Ainsi  que le rappelle dans cet ouvrage qui accompagne l’exposition qui vient de s’ouvrir au musée de Montmartre Jardins Renoir Sophie Krebs, membre du comité scientifique, le critique Louis Vauxcelles "lui reproche son goût pour le succès et sa manière de faire scandale pour attirer les foules : le succès engendre la facilité et pour se faire de la publicité, rien ne vaut l’esclandre".

 

Au Bateau Lavoir, Kees Van Dongen a rencontré quelques-uns des personnages qui comptent à Paris et qui se sont lancés dans l’aventure fauve : Matisse, Derain et Vlaminck, ainsi que Guillaume Apollinaire, peu admirateur au début de cette peinture au point d’écrire que "M. Van Dongen manifeste brutalement des appétits formidables" avant de reconnaître plus tard qu’il "a le premier tiré de l’éclairage électrique un éclat et l’a ajouté aux nuances. Il en résulte une ivresse, un éblouissement, une vibration…"
Ce sont bien ces vibrations de la touche, ces lumières qui donnent à ses personnages relief, densité et même s’il provoque, ce sentiment d’existence que vient compenser soudain la tendresse, l’humour, l’amour. Les tableaux accrochés au fil des salles, comme Ma gosse et ma mère, Fernande Olivier (la compagne de Picasso qui pose pour lui) ou la danseuse Chinagrani qui tient un bébé dans les bras, renvoient à ce balancement entre les extrêmes qui est comme la marque de l’artiste. Beaucoup d’œuvres, près de soixante-cinq, parmi lesquelles plus de trente huiles sur toile, mais aussi des dessins, des photographies et des lithographies, venues de collections particulières, étant peu connus, relance la curiosité du visiteur est relancée.

 

La colline parisienne représente pour Van Dongen un double ancrage, dans sa vie personnelle d’une part, dans son parcours artistique d’autre part. Il y a en effet d’abord ses ateliers qui se succèdent. Ensuite, les maisons, les rues, la basilique, les cafés et les plaisirs nocturnes de la butte sont des sujets qu’il traite souvent, avec cette palette vive et forte qui laisse pourtant une place aux teintes subtiles, parfois pointillistes. La longue série de lithographies, depuis une soirée au Lapin Agile jusqu’au marché de la rue des Abbesses, qui est exposée, prouve combien il s’intéresse aux gens qui habitent le quartier ou le fréquentent.
Tout est décrit et détaillé avec une verve aigue, dans des gammes de tons aux contrastes accusés, rappelant que Van Dongen a été un illustrateur remarqué pour la Revue Blanche. Ce sera ensuite les voyages, Montparnasse, une carrière brillante, avec ses éclipses.
Une année majeure : 1907. Picasso a réalisé Les Demoiselles d’Avignon. Van Dongen réagit en exécutant un an plus tard environ, les Lutteuses de Tabarin. Au cubisme des unes répondent "les opulentes" femmes aux bras croisés, geste des refus.
"Chacun invente sa propre loi organique mais dans un même espace clos", note Jean-Michel Bouhours.  

Les extrêmes auxquels ce peintre, gardant enfouies au fond de son cœur comme au bout de son pinceau ce goût des contradictions, apparaissent au fil des toiles qui traduisent ces écarts dans leur forme même. Dans ce creuset de l’art moderne que fut le Bateau Lavoir, le flamboyant hollandais, militant antimilitariste qui avait ouvert les yeux sur les maîtres de son pays comme Rembrandt et Frans Hals et exposé à ses débuts à Amsterdam, commençait sa trajectoire. Le parisien mondain accueilli dans les salons courtois et fortunés y avait trouvé une source féconde d’inspiration. Les femmes, partout présentes dans son œuvre, allaient perdre cette attirance charnelle et les taches bleues, vertes et rouges allaient céder devant les blancs vaporeux, le rose léger et les peaux plus diaphanes.
En 1931, il peint Anna de Noailles, superbement mince et distinguée, parée de bijoux jusqu’à l’excès peut-être. Des cabarets à la haute société, le feu des couleurs s’est éteint.

 

Dominique Vergnon

 

Sous la direction d’Anita Hopmans, Van Dongen et le Bateau Lavoir, 265 x 190,  105 illustrations, Somogy éditions d’art-musée de Montmartre Jardins Renoir, février 2018, 152 p. - , 19 euros.

 

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