Victor Hugo (1802-1885), poète, romancier, dramaturge, homme politique, a révolutionné le théâtre et la langue poétique.

Notre Drame de Paris : "Victor Hugo vient de mourir"

Victor Hugo vient de mourir, récit de Judith Perrignon, entend, dans la plus pure tradition classique, résumer toute une période à partir d’un événement, en l’occurrence les funérailles de Hugo. Le but n’est que partiellement atteint, car les faits ne sont pas toujours exposés très clairement.


Comme le temps passe et entraîne avec lui sans toujours beaucoup de discernement tout un tas de choses dans le grand tourbillon de l’oubli, le récit de Judith Perrignon intitulé Victor Hugo vient de mourir a au moins une utilité. Il ne manque pas de gens pour lire aujourd’hui encore les Misérables ou pour aller voir au théâtre des pièces de Hugo, mais combien savent que les funérailles de celui-ci, organisées une dizaine de jours après sa mort (le 22 mai 1885), n’eurent rien à envier, par leur ampleur et par les mouvements de foule qu’elles suscitèrent, aux funérailles de la Princesse Diana ou aux rassemblements qui ponctuent les voyages du Pape dans certaines villes d’Amérique du Sud ?


Il y a malheureusement dans cette évocation un certain nombre de fausses notes qui l’empêchent d’atteindre vraiment son but. A-t-on le droit de nos jours de faire quelques remarques sur l’orthographe et le style ? Certes, nous ne sommes plus au XIXe siècle et la langue a évolué, mais est-il bienvenu de nous imposer dès la page 3 un général qui stoppe les mérinos qui tirent sa voiture ? ou, quelques pages plus loin, un déjà avec, semble-t-il, le sens de naguère ? ou cet accord bien peu orthodoxe du participe passé du verbe laisser ? ou cet accent sur le a de a posteriori ? ou encore cette fausse élégance contemporaine, très répandue certes, mais inexcusable : "c’est de lui dont je parle". (Le monde n’est pas juste, quand on pense que la pauvre Françoise Hardy a encore honte, un demi-siècle après les faits, d’avoir inclus dans les couplets d’une de ses premières chansons la formule "C’est à l’amour auquel je pense"…) Mentionnerons-nous aussi cette monarchie qui voudrait effacer "l'ADN de la République"?


Quant aux faits eux-mêmes, ils ne sont pas toujours présentés avec la rigueur historique qui s’imposerait. Nous lisons par exemple que, le jour des funérailles de Hugo donc, les prostituées firent d’excellentes affaires sur les Champs Élysées. Voilà qui est curieux, puisqu’on nous avait jusque-là répété que, ce jour-là, les prostituées parisiennes avaient pour la plupart offert gratuitement leurs services à leurs clients — manière pour elles de rendre hommage à la dénonciation faite par Hugo de "la déchéance de la femme par la faim", dans la déclaration de principe qui ouvre les Misérables. Si, comme on nous l’assure dans les dernières pages, il n’y a là qu’une légende, il conviendrait de fonder cette remise en question (l’auteur, journaliste, ne peut pas ne pas savoir qu’aujourd’hui il faut "sourcer" ses informations). De la même manière, le Figaro est défini allègrement comme un "journal conservateur", alors que, si l’on se penche sur l’histoire dudit journal, on se rend compte que les choses étaient à l’époque un peu plus complexes. S’il était aussi ouvertement conservateur, le Figaro aurait-il publié un supplément spécial avec un portrait de Hugo sur son lit de mort ?


Bref, même s’il n’est point désagréable à lire, le récit de Judith Perrignon n’échappe pas à ce mal qui gangrène nombre de récits historiques contemporains — le mélange du vrai et du faux. Comme si la présence du vrai autorisait, ou même justifiait, l’adjonction du faux. Qu’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas ici de simples "licences poétiques", tolérées et nécessaires dans la construction de toute œuvre d’art, mais d’une absence assez générale de point de vue. Quoi que puisse affirmer son auteur, il n’est pas sûr que la fiction ici proposée soit le plus court chemin vers la vérité.


Reconnaissons-lui cette justice qu’elle entraîne son lecteur partout dans la capitale, dans tous les quartiers et dans tous les milieux. Mais c’est là que le bât blesse. Notre "guide" nous présente tout sur le même ton, ton semi-négligé. Le connecteur logique le plus employé est cette virgule passe-partout qui hante la langue parlée, mais qui est bien indigeste à l’écrit (les grammairiens anglais la nomment non sans mépris comma splice, "virgule épissure") : "Il vit dans le sillage de cet homme depuis qu’il a dix-huit ans, il en a soixante-dix-sept désormais, ses cheveux, ses sourcils, sa moustache, tout est blanc." On ne dédaigne pas non plus la cataphore inutile ("la légende circule qu’elles ont fait l’amour pour rien les putains" au lieu de "que les putains ont fait l’amour pour rien"). Certes, nous savons tous que, dans les Contemplations, Hugo lui-même s’est vanté d’avoir mis "un bonnet rouge au vieux dictionnaire" et qu’il n’a pas craint de consacrer à l’argot tout un chapitre des Misérables. Mais Hugo savait ne pas faire parler Monseigneur Myriel comme Gavroche. Il savait que l’une des principales règles de l’Art poétique d’Horace consiste à attribuer à chacun le langage qui lui convient. Et encore… ne faut-il pas, par moments, éviter cette condescendance qui consiste à faire parler des prolétaires comme des prolétaires, ou à parler des prolétaires en employant un style familier ("La lecture du journal fait du bien, c’est mieux qu’une réunion du syndicat, ça crie plus fort, ça va plus loin…"), si l’on pense avec Camus (et, accessoirement, avec Hugo) que la littérature a été inventée pour donner la parole à tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne peuvent pas parler ?


Il y avait dans ces funérailles, incontestablement, un sujet en or, puisqu’il était porteur d’une contradiction, celle-là même, sans doute, que Gide a résumée dans sa perfide formule "Victor Hugo, hélas !" : dans cette manifestation d’unité nationale, chacun n’essayait pas moins de tirer la couverture hugolienne à soi. Il fallait par exemple des laissez-passer signés du ministre de l’Intérieur lui-même pour pénétrer dans certains quartiers. Paradoxe révélateur de la fin d’une époque et analogue à celui qui s’est attaché en certaines circonstances au souvenir de De Gaulle, chacun se prétendant plus fidèle que tous les autres à l’esprit du Général. Démocratie française… Mais cette voix impersonnelle dont nous avons parlé, voix peut-être autobiographique (cf. la dédicace et la conclusion), mais qui n’ose jamais s’avouer comme telle (alors que le vrai sujet était probablement là), tout en ne manquant pas de signaler de telles oppositions, nous les fait très rarement sentir.


FAL


Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir, L’Iconoclaste, août 2015, 18 €   

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1 commentaire

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