Gilles Pudlowski, l'Alsace au coeur

Grand voyageur en terres de gastronomie, Gilles Pudlowski renoue avec la littérature par un vibrant hommage, dans « L’Alsace des écrivains » (éditions Alexandrines),  à son paradis alsacien à travers le verbe des écrivains qui l’ont célébré…

 

 

 

Longtemps Gilles Pudlowski a voyagé en poésie, vers tout ce qui, en terre de France et d’ailleurs, la rendait possible - et ce n’est pas fini... Depuis que Jean-François Kahn lui a confié sa première critique gastronomique aux Nouvelles littéraires, sa grande familiarité avec les nourritures terrestres, saisies à la bonne flamme, lui fait conter le talent des autres dans son très attendu guide « Pudlo » qui fait vivre en partage « le pain, le vin, la chère et la chair de la France ». Le beau pays de Voltaire et Rousseau tient table ouverte, et « Pudlo » est son hôte  itinérant, toujours très attendu et toujours le bienvenu.

Mais ce voyageur professionnel, grand « redresseur de tables »,  ne s’est jamais détourné des sentiers buissonniers de la poésie : quelle meilleure boussole dans ce monde de non-sens, d’inculture et d’anomie que la quête de ses imminences sous l’écorce des choses ?

 

L’Alsace visitée par le verbe

 

Promenade inspirée dans un petit paradis et hommage à sa petite patrie d’adoption, L’Alsace des écrivains, riche en références, rend justice à Strasbourg, « la ville romantique par excellence », traversée et célébrée par Rousseau (1712-1778), Goethe (1749-1832), Hugo (1802-1885), Nerval (1808-1855), Taine (1828-1893), Stendhal (1783-1842) ou Théophile Gautier (1811-1872) – sans oublier « les modernes » comme Assia Djebar (1936-2015), Jack-Alain Léger (1947-2013), Olivier Guez ou Bernard Franck (1929-2006), dont les racines plongeaient du côté de Haguenau – lui qui écrivait de Gilles Pudlowski dans Le Monde du 26 avril 1989 : « il aura été le plus adroit, le plus prolifique des voyageurs gourmands de nos provinces, il a pratiquement redécouvert et même inventé l’Alsace »…

Nombre de ces grandes figures littéraires de passage et du passé trouvèrent le gîte Hôtel de l’Esprit, quai St-Thomas, qui ferma ses portes en 1834… Le « piéton de Strasbourg » actuel, le poète Jean-Paul Klee  y tient une place de choix : « Il est chez lui à Strasbourg au gré de l’Ill, comme Apollinaire à Auteuil ou comme Fargue au canal Saint-Martin »… Le volume s’ouvre sur l’Alsace bossue de l’imagier Guy Untereiner, qui en est « la vedette » - il a même incarné Hansi dans un film télévisé… Il y a aussi celle du poète Claude Vigée qui « a livré, avec Le Panier de houblon, une sorte de Cheval d’orgueil alsacien »…

Mais pour ce Lorrain de naissance, il n’y a pas de meilleure initiation à l’Alsace que la lecture d’Erckmann-Chatrian : « Chaque année, Marlenheim, première commune de la route des vins d’Alsace, fête en grandes pompes les noces de l’Ami Fritz »…

Bien sûr, il y a le « petit paradis verdoyant » du Sundgau, celui du poète Nathan Katz (1892-1981), de Guillevic (1907-1997), de Tony Troxler (1918-1998), de René Ehni (il fut le tout premier écrivain dont « Pudlo » fit le portrait) ou d’Eric Orsenna qui s’y repose de la bruit et de la fureur du monde, du côté de Moernach… Il y a Sélestat la méconnue, berceau de l’humanisme et aussi du poète Albert Strickler, avec qui il suggère un cousinage avec Jean-Loup Trassard – et Saverne amnésique d’ Edmond About (1828-1885)… Sans oublier le Val de Villé de Roger Siffer dont « l’accent précieusement conservé indique que l’Alsace demeure bien sa première patrie »…

 

L’Alsace, paysage d’enfance

 

Son grand-père Joseph Pudlowski  était manœuvre chez Solvay et votait communiste. Ses parents sont nés tous deux en Pologne  - son père à Lodz, sa mère à Zamosc avant de « passer par Berlin ».

Né à Metz, le petit Gilles passe des vacances éblouies en Alsace, cette belle région-jardin qui cousine avec sa Lorraine – et plus précisément dans le domaine forestier de La Petite Pierre : il se souvient d’avoir pêché les grenouilles à la main avec son frère dans l’étang de Graufthal ou d’ « agapes plantureuses et sereines » à l’auberge nommée « Chez Jannes, Aux Rochers ». Le poète René Char (1907-1988) avait passé la « drôle de guerre » dans ces parages, y vivant son « désert des Tartares » avec le 173e régiment d’artillerie lourde : « Là où nous sommes, il n’y a pas de crainte urgente » écrivait-il alors.

A l’âge de neuf ans, le petit Polonais messin découvre, après tant d’autres écrivains et hôtes illustres,  « l’inguérissable bonheur » d’être à Strasbourg où il se retrouve en pension et confesse y « être devenu juif en 1959 » : « Enfin, je suis passé d’un judaïsme passif à un judaïsme actif, dans une ville à la spiritualité vivante, aux lieux de culte et de réflexion, de rencontre et de sensibilité plus nombreux qu’à Metz » - la pension de la rue Sellénick y était d’une rigueur dans défaut, ainsi qu’il le rappelle dans Le Devoir de français (Flammarion, 1984).

Après l’école Akiba et le lycée Fustel de Coulanges, il « monte » à Paris pour « faire Sciences Po » et une licence d’histoire. « Né à gauche », il adhère au « nouveau parti socialiste » au lendemain de mai 68 et remet sur pied la section de Metz. De 1970 à 1975, il représente son département de la Moselle, choisit le camp des ex-communistes comme Jean Poperen et Marceau Pivert (celui qui réclamait « tout et tout de suite » en juin 1936), devient même permanent avant de délaisser l’action politique au profit du journalisme : « Peut-on être acteur et témoin à la fois ? ».

En 1974, le tout jeune journaliste « né à Metz de parents d’origine polonaise » obtient sa « naturalisation tardive » en République des lettes dans le bureau d’un autre homme de l’Est « né entre Lorraine et Champagne », l’académicien Marcel Arland (1899-1986), alors tout –puissant directeur de la Nouvelle Revue française, à qui il était venu apporter des articles sur la poésie.

Parisien malgré lui, il entre au Quotidien de Paris de Philippe Tesson (il y tient chronique de poésie) puis aux Nouvelles littéraires où il remplace Alain Gerber à la rubrique gastronomique :

« C’est ainsi qu’un hobby est devenu un job à plein temps et que j’embrasse tout le pays à travers le savoir et le talent des autres… Un jour Christian Millau, du célèbre guide Gault & Millau, m’approche en ces termes : « Dans ce métier, les gens savent soit manger soit écrire, rarement les deux, parfois aucun des deux. Si vous savez faire les deux, vous êtes sûr de réussir »…

Il officie aussi à Paris Match, Cuisines et vins de France, Le Quotidien du Médecin et bien d’autres titres, devient chroniqueur attitré du Point (1986-2014), des Dernières Nouvelles d’Alsace (depuis 1990) et du Républicain lorrain (depuis 1992) – autant de tribunes pour partager l’étonnement d’un si beau voyage en un pays si riche en trésors naturels qu’il réécrit par sa face la plus avenante en une vision fondatrice...

 

Un voyage et un partage…

 

En 1989, il crée son propre guide des villes gourmandes, le « Pudlo » : « Daniel Picouly m’avait dit : « c’est en raccourcissant son nom qu’on devient grand »... Publié chez Albin Michel, il est consacré par le prix Gutenberg 1990 du livre pratique : « La gourmandise est un voyage et un partage » - qu’il prolonge sur son blog « Les pieds dans le plat » où il est aussi question de livres...

Son Dictionnaire amoureux de l’Alsace (Plon, 2010) rappelle aussi un « pays de cocagne cynégétique »,  au croisement de la littérature, des affaires et de la politique sur la chasse du comte Jean de Beaumont (1904-2002), « descendant de Colbert, des Castries et des Harcourt, apparenté au duc de Brissac comme au prince de Ligne » et ancien dirigeant de la banque Rivaud qui recevait à Diebolsheim tout le gotha – dont l’empereur Bao Daï, le roi du Maroc, Valéry Giscard d’Estaing, le prince des Pays-Bas ou Niarchos.

Voilà quatre décennies que « l’Alsacien professionnel » fait moisson de talents mis en volume comme une si peu résistible invitation à partager l’intelligence des fruits des terroirs et de la création, poursuivant un riche parcours éditorial entamé en 1978, continué avec Le guide de l’Alsace heureuse (Bueb & Reumaux, 1985) et avec Le voyage de Clémence (Flammarion, 1987) et prolongé comme une flânerie inspirée dont la rédemption semble être de ne surtout pas arriver...

Il n’a peut-être pas trouvé à Barbézieux le bonheur qui aurait saisi Jacques Chardonne (1884-1968) là-bas mais il a été le premier lauréat du Prix Chardonne (pour L’Amour du pays, Flammarion, 1986, consacré aussi par le prix Maurice Genevoix) -  et  trouvé le sien en Alsace à Saint-Jean, son village à flanc de colline, au tout début du Parc des Vosges du Nord, si près de ses territoires d’enfance, comme pour ne plus perdre de vue les frontières mosellanes de sa terre natale...

 

Chemins de poésie

 

En 1978, le jeunes Gilles Pudlowski est invité à « Apostrophes », l’émission culte du « Roi Lire » Bernard Pivot, consacré e à la poésie contemporaine – il y présente son anthologie L’année poétique 77 (Seghers, 1978) en bien bonne compagnie, avant d’être mentionné lui-même dans la monumentale Histoire de la poésie (en neuf volumes…) de Robert Sabatier (1923-2012).

Par un matin brûlant d’avril 1981, le jeune journaliste féru de poésie, se faisant un point d’honneur de rencontrer les grands littérateurs sur leur lieu de création (comme Bernard Clavel dans le Jura ou Jules Roy à Vézelay), débarque dans le Vaucluse et marche jusqu’à la tanière de René Char, aux Busclats. D’emblée, le géant de la Sorgue lui parle en ami, avec des intonations à la Raimu. Ils partagent l’amour de l’Alsace (la jeune compagne de Char, Anne Reinbold, vient de Bestschdorf, dans l’Outre-Forêt),  de la poésie - et aussi un muscat de Beaumes-de-Venise à la belle « couleur gris orangé d’un fruit de Provence et au bouquet parfumé de bonbon anglais » : « Bref, j’avais passé trente-six heurs éblouies »…

Le poète, réfractaire aux chimères mondaines et aux vanités médiatiques, exige qu’il n’écrive rien de leur rencontre tant qu’il vivra… Promesse tenue jusqu’à son envol – entre poètes toujours en quête d’une réalité plus pleine où l’on apprendrait à écrire aussi avec le silence, celui qui augmente la capacité de notre souffle en une succession de fidélités essentielles...

 

Gilles Pudlowski, L’Alsace des écrivains, éditions Alexandrines, 240 p., 14,50 €

 

 

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