Albert Camus (1913-1960), écrivain de l'absurde, philosophe, prix Nobel de littérature en 1957. Biographie d'Albert Camus.

Cahier de l'Herne Albert Camus

Champs du signe


Le centenaire de la naissance de Marguerite Duras et de Luis Mariano ne doit pas nous faire oublier que 2014 marque aussi le cent-unième anniversaire de la naissance d’Albert Camus.


Les variations sur « solitaire/solidaire » qu’on trouve dans tous les petits classiques consacrés à Camus ne laissent pas d’être un peu monotones, mais il faut bien voir que ce couple mal assorti touche au paradoxe du langage en général et à la condition même de l’écrivain en particulier. Comme Bergson l’avait souligné — mais Molière n’avait-il pas déjà dit la même chose dans le Misanthrope ? —, le langage est cet outil étrange et dangereux qui nous fait croire que nous pouvons exprimer des choses personnelles avec des mots qui, par définition, appartiennent à tout le monde. Ce malentendu apparaît chez Camus dès la première page, voire dès les premières lignes de l’Étranger, entre autres à travers ce brassard que Meursault emprunte à une vague connaissance pour exposer un deuil qui n’appartient, ou qui devrait n’appartenir qu’à lui, puisque c’est celui de sa propre mère. Curieusement, cette affaire intime se traduit par un signe passe-partout, mais y a-t-il moyen de faire autrement ?


Finalement, c’est cette ambiguïté que dénonce à longueur de pages l’Étranger. Meursault, le plus souvent par politesse, par convention sociale, est amené à cautionner des mots auxquels il ne croit pas. Il veut bien épouser Marie si cela doit faire plaisir à Marie. Il veut bien être le copain de Raymond Sintès et le tutoyer si cela peut faire plaisir à Raymond Sintès. Mais tout cela est littérature. La « revanche » de Meursault, ce sera son procès. Face au juge, il pourra employer les mots avec le sens qu’il entend leur donner, lui, mais cette liberté est évidemment suicidaire (elle est, d’une certaine manière, la sixième balle qui est restée dans son revolver, celle qu’il n’a pas tirée lorsqu’il a abattu l’Arabe sur la plage). Il n’attire que les éclats de rire de l’auditoire quand il dit que son geste a été causé par « le soleil », et, quand bien même il se serait construit une meilleure défense, quand bien même il aurait menti et invoqué une « bonne » raison pour son acte, il ne saurait écarter la confusion presque objective qui empêche son procès d’être son procès : la presse et l’avocat général se font un malin plaisir d’associer son cas au cas d’un autre accusé, jugé à peu près en même temps que lui. Bref, il n’existe pas de jugement (dans tous les sens du terme) pur.


C’est pourquoi il est bien difficile de dire si le principe du Cahier de l’Herne qui lui est consacré aurait plu à Camus ou l’aurait agacé. Où est la vérité dans cette cinquantaine de témoignages, lettres ou commentaires divers et variés, mêlés, qui pis est, à de nombreux extraits de la propre prose de Camus ? Camus qui, sans les rejeter totalement, n’aimait pas beaucoup les critiques : « Trois ans pour faire un livre, note-il dans ses carnets, cinq lignes pour le ridiculiser — et les citations fausses. »


Il y a, inévitablement, à boire et à manger dans ce pavé de 376 grandes pages. Et des surprises dans les deux sens. Tout bien pesé, la longue fiche du FBI sur Camus est bien plus instructive que tel article universitaire épluchant par le menu les déplacements de Camus à travers le monde sans en dégager de véritable conclusion. Camus, écrivain célèbre, était amené à donner un peu partout des conférences. Et alors ? Et l’énumération de ses différents logements dans Paris n’est pas plus palpitante, même si elle finit par montrer à quel point ses sentiments à l’égard de la capitale pouvaient être contradictoires.


Deux parties de ce cahier se détachent nettement des autres. D’abord, de façon inattendue, toute celle qui a trait aux rapports entre Camus et le théâtre. En effet, alors même que les camusiens les plus acharnés tendent à considérer que les pièces de Camus constituent le pan plus faible de son œuvre, c’est dans tout son travail pour le théâtre qu’il trouvait la meilleure résolution de l’équation solitaire/solidaire, le meilleur moyen d’échapper à l’isolement inévitable de l’écrivain assis derrière son bureau. Ne se contentant pas d’être dramaturge, mais exerçant aussi le métier de metteur en scène et de comédien, Camus retrouvait sur les planches l’esprit d’équipe qu’il avait tant apprécié dans sa jeunesse sur les terrains de football. Solitaire et solidaire, ou plutôt solidaire et solitaire, le metteur en scène qu’il était ne pouvait s’empêcher de jouer tous les rôles, en mettant le ton, devant ses comédiens, mais en précisant chaque fois à ceux-ci qu’ils ne devaient en aucun cas se sentir obligés de reproduire son intonation.


Hugo, dans sa Préface de Cromwell, avait expliqué que le théâtre n’est pas le pays du réel, mais le pays du vrai. Camus voit dans le théâtre le royaume du naturel, pour deux raisons étonnamment contradictoires. Royaume du naturel d’abord parce que la question du naturel ne s’y pose pas, tant le naturel en est exclu. Va-t-on demander à des comédiens d’être naturels quand leur visage est enfoui sous plusieurs couches de maquillage ? Ce n’est que dans la réalité qu’on perd son temps à essayer de distinguer entre le vrai et le faux. Inversement, le théâtre est le royaume du naturel aussi parce que, quelle que soit l’importance de l’artifice dans toute représentation, il est des éléments de la réalité auxquels les comédiens et les autres membres d’une troupe ne sauraient échapper : il faut constamment veiller à ne pas se prendre les pieds dans les kilomètres de câbles nécessaires pour les éclairages ; il faut transporter des éléments de décor qui pèsent leur poids… Bref, le théâtre fait indubitablement partie de la littérature, mais il est le seul domaine littéraire à associer en permanence fiction et réalité.


L’autre chapitre de ce Cahier de l’Herne qui ne saurait laisser indifférent est constitué par des extraits de la correspondance entre Camus et ses amis véritables, autrement dit ceux qui, dans leurs lettres, lui parlent de ses écrits et non de son Prix Nobel. Jusqu’au bout, Louis Germain, l’instituteur qui, le premier, sut voir, comme on dit aujourd’hui, les « potentialités » de son élève, s’adresse à lui en commençant par la formule « Mon cher Petit ». Il y a quelque chose de véritablement bouleversant dans cette connivence « antiparallèle ». Si, comme le pensent certains, la littérature est le plus souvent fondée sur une recherche du père, chez Camus la quête commence dans ses échanges épistolaires avec Monsieur Germain. Ce père artificiel s’impose on ne peut plus naturellement.


On retrouvera de tels jeux dialectiques entre littérature et réalité dans le coffret de trois dvd consacré à Camus et publié aux Éditions Chiloé. Le plus intéressant du trio n’est pas celui qu’on pense, Camus se révélant bien plus vivant dans les témoignages de lecteurs du bout du monde que dans ceux de gens qui l’ont intimement fréquenté. Le premier dvd, intitulé la Tragédie du bonheur, est une espèce de poème, laborieux et très scolaire, patronné par Jean Daniel ; le second se compose d’entretiens avec des témoins directs, mais qui, forts de ce statut, parlent beaucoup plus d’eux-mêmes que de Camus. Le troisième est tout l’inverse et constitue une surprise magnifique. Des anonymes qui croient parler d’eux-mêmes donnent tout son sens universel à l’œuvre de Camus. Il y a ce poseur de parquet canadien qui explique pourquoi, pour lui qui passe l’essentiel de sa vie à genoux, la question de l’absurde est véritablement existentielle et comment le Sisyphe qu’il est a pu trouver grâce à Camus le moyen d’être heureux. Il y a cette paisible écologiste japonaise et, forcément, antinucléaire qui voit en Camus, amoureux de la mer et du soleil et du parfum des olives et du ciel, un homme défendant la même cause qu’elle. Il y a cet universitaire, japonais lui aussi, qui ne craint pas de définir d’emblée Camus comme un écrivain japonais.


De telles « évidences » sont sans doute parfois un peu spécieuses, mais elles ont le mérite de montrer que, quoi qu’il ait pu lui-même laisser entendre à certains moments, Camus n’est pas un écrivain spécifiquement algérien. Ce qui fait probablement la force de son œuvre, c’est plus précisément son tiraillement entre la France et l’Algérie, entre ici et là, entre la justice et sa mère ; cet acharnement sisyphéen à trouver toujours le mot juste quand notre existence est fondée sur un malentendu permanent.


FAL


L’Herne, Camus, Cahier dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel-Courdille, 2013, 39€.

Coffret Albert Camus, trois dvd, Chiloé Productions, 2013, environ 45€.

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