Clarice Lispector : poutre maîtresse

De ce livre-somme jaillit une "partition" extravagante. Le titre de "Chroniques" lui convient mal. Certes il s'agit bien de cela mais cette dénomination est trop limitative. D'autant que Clarice Lispector se moque des genres comme des pauses. Elle brasse tout dans une écriture qui dépote.
Tout fonctionne selon des paradoxes, une ubiquité et un incompossible (Deleuze) à travers des bifurcations diverses et variées.

L'auteure affirme même que plusieurs possibilités peuvent se concrétiser simultanément. Bref rien n’empêche de prétendre que les impossibilités opposées n’appartiennent pas au même monde.
Il y a ce qui est arrivé, ce qui arrive, arrivera ou pas. Si bien que le système naturel de l'écriture de la créatrice fait coexister plusieurs hypothèses entre le même et le différent en un cumul d’affects et la réintégration de la pluralité des déroulements multiples comme unité de composition.

Le paradoxe n’est jamais dissout. Et ce par le principe même des dispositifs hors de leurs gonds choisis par la créatrice. Reste que l'objet du livre est le langage lui-même. Mais il ne se regarde pas se regarder.
Jamais dégagé de l’euphorie la chronique semble s'écrire dans un souffle. Il pulvérise, défait les contours codés, les remet en jeu et en vie comme mouvement d'apparition.

La masse livresque n'a donc rien de pesante. Il faut parler plutôt d'émanation, d'explosion. Clarice Lispector lutte contre toutes les asphyxies (politiques, sexuelles, sociales) et se bat contre la domination du genre masculin.
L'écrivaine poursuit sa course de vitesse contre la fermeture stabilisée des significations. Le souffle devient un produit anticoagulant. C'est pourquoi elle refuse le mot d'inspiration. Elle préfère l’expiration en ses suites de glissements, d'ondes, de mouvements, de réitérations.

L’ensemble invente un style qui emporte la nuée des figures, des images, des pensées. C'est un grand  livre apparemment touffu et dense mais il est surtout aérien et habité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Clarice Lispector, Chroniques, édition complète, traduit du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Theresa et Lacques Thiérot, éditions Des femmes - Antoinette Fouque, octobre 2019, 473 p., 25 euros

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