Ionesco/ Jean voyage outre-tombe

Quand Dante visite l'Enfer à la recherche de Béatrice, Eugène Ionesco s’enhardit nettement moins loin pour régler ses comptes… en famille ! Ce qui ne l’empêche pas pour autant de naviguer entre horreur et stupéfaction, la dérision en plus, léguant ainsi au lecteur d’aujourd’hui une pièce désarmante, que l’on pourrait ajouter, comme une suite, sorte de diptyque testamentaire, à L’Homme aux valises.

Ecrites à la fin de sa vie, ces deux pièces peignent le passé de Ionesco, ses relations avec le cercle familial à travers les pérégrinations de Jean, l’alter-ego de l’auteur. Une expérience sans précédent dans le monde théâtral.

 

Voici donc, dans ce deuxième opus autobiographique, le volet intérieur – après la remémoration des années de jeunesse marquées par les affrontements avec le clan paternel. Ces voyages touchent à l’intime. Au point que l’on retrouve certains passages de ses journaux personnels textuellement retranscris : Jean mène une quête intérieure pour tenter de corriger – à défaut de comprendre – certains épisodes de sa jeunesse. Ionesco téléguide son anti-héros dans un décor multiple en perpétuelle mutation, brouillant en permanence les frontières entre lui-même et sa créature. D’une ligne l’autre on passe de l’humour à l’angoisse, jeu des alternances qui s’appuie sur une technique de mise en scène qui fait appel à des projections d’images et des effets sonores.

 

Mais pourquoi se questionner sur son passé ? Serait-ce pour réparer quelque chose avant sa propre mort ? Ionesco a écrit une pièce qui invoque les disparus et nous plonge dans les enfers, se situant dans la grande tradition classique tout en montrant un enfer moderne. Jean est seul, point de Virgile pour le guider, si bien qu’il passe son temps à demander son chemin mais tous ceux qu’il rencontre ne sont pas à même de pouvoir le renseigner. De toute manière leur propos est parfois déroutant : on passe de la pluie au soleil au seul maniement d’une ombrelle, on bouche les trous avec des trous, les sires sont les maris des sirènes, etc.

« Rêves et souvenirs se confondent en permanence dans cet enfer intérieur, deux univers aux frontières poreuses dans lesquels les repères spatiotemporels se sont effondrés », souligne Marie-Claude Hubert dans sa préface.

 

L’onirisme s’installe par la magie de la construction dramatique car les scènes sont courtes, lieux et personnages protéiformes n’ont de cesse de se métamorphoser comme dans un rêve, la mère ressemble à la grand-mère, l’oncle au père, certains ne parlent plus. Quant aux événements présentés, ils se succèdent sans véritable logique, la chronologie n’ayant point droit de citer. D’ailleurs, visuellement, à la lecture, les scènes ne sont séparées que par des astérisques, sans numérotation, laissant planer cette idée d’un tout bien présent.

Entre mythe et rêve la frontière est fine voire poreuse, et si Lévi-Strauss n’y voyait que le seul moyen de médiatiser une problématique insoluble, il n’est pourtant pas de réponse à donner au mythe dans l’œuvre de Ionesco. Ce qui offre au personnage de Jean une aura tragique malgré les rires qu’il déclenche. Certes, Jean n’a pas les clés de l’existence dans laquelle il n’aura cessé de se perdre, allant au-devant de la mort drapé dans un manteau de désarroi. Mais la visite de son cimetière intérieur est à ce prix.


La dimension épique de cette pièce, dont la force s’impose au fil de la lecture, met en lumière les angoisses de tout homme – portées par celles, très personnelles, de l’auteur ; Ionesco étant pleinement « conscient que son théâtre, dans lequel il a toujours mis en scène ses propres hantises, ses propres fantasmes, accède par là même à l’universel ».

 

François Xavier

 

Eugène Ionesco, Voyages chez les morts, édition présentée, établie & préfacée par Marie-Claude Hubert, Gallimard, « Folio Théâtre n°169 », mai 2016, 288 p. – 5,90 euros

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