Négritude et grandeur littéraire - entretien avec Sophie Blandinières, porte-plume


©Jacob Khrist

Personne ne s’offusque quand, au cinéma, les stars sont doublées par des cascadeurs. Dans l’édition aussi il y a des cascadeurs, qui, le plus souvent, ne sont nommés que dans les dernières pages. Ce sont les nègres. Sophie Blandinières explique comment elle en est venue à faire ce métier.


Il y a une trentaine d’années, Bernard Pivot contribua fortement à la chute de la maison Sulitzer en révélant qu’un Loup pouvait en cacher un autre. A la fin d’un Apostrophes, et sans laisser à son interlocuteur le temps d’ouvrir la bouche, il rappela à Loup Durand qu’il était le véritable auteur de plusieurs livres de Paul-Loup Sulitzer.

            Celui-ci se défendit assez pertinemment en disant qu’il était metteur en livre comme d’autres sont metteurs en scène et que, s’il lui arrivait d’employer des nègres, il lui était arrivé d’être lui-même le nègre de certains écrivains. Il aurait pu aussi — mais il eut l’élégance de ne pas le faire — dire que certains auteurs respectés, et soigneusement épargnés par le très prudent Pivot, signaient des livres qui étaient en fait le fruit du travail de toute une équipe. Par exemple, le Quand la Chine s’éveillera… d’Alain Peyrefitte, qui fit grand bruit au moment de sa sortie, n’était pas du seul Alain Peyrefitte.

            Aujourd’hui, les choses ont changé. On raconte que, interrogé par un journaliste sur sa biographie de Georges Mandel, Sarkozy aurait répondu : « Ah bon ? Vous avez réussi à lire ce livre jusqu’au bout ? Parce que, moi, je n’ai pas pu ! »

            Au-delà de ces anecdotes, et même si les ouvrages auxquels elles sont associées ne relèvent pas vraiment de la grande littérature, se posent une ou deux questions qui sont au cœur même de la création artistique. Il plaît aux Français de penser que tout un chacun peut devenir Rimbaud et que Rimbaud s’est fait tout seul, ce qui est absolument faux. Les Américains, sans doute du fait de leur histoire, ont plus vite compris que toute production artistique est une affaire collective. C’est pourquoi c’est le producteur, et non le réalisateur, qui monte sur la scène pour s’emparer de la statuette quand est décerné l’Oscar du Meilleur Film. C’est pourquoi l’adaptation romanesque du premier épisode de la Guerre des étoiles, après avoir été publiée pendant deux décennies avec, sur la couverture, le nom de George Lucas, a finalement été rééditée avec le nom de son véritable auteur, l’écrivain de science-fiction Alan Dean Foster, et avec une préface de George Lucas dans laquelle celui-ci rétablit lui-même la vérité. 

            En France, les mentalités commencent à évoluer. Un film comme l’Autre Dumas est venu rappeler que Dumas n’était pas tout seul, et Michel Drucker s’est mis à remercier officiellement dans chacun de ses livres — et même assez longuement dans le dernier — son « collaborateur » régulier Jean-François Kervéan.

            Affaire collective aussi, ce jeu entre l’auteur et son nègre, parce que, mutatis mutandis, il n’est pas sans rappeler la définition du travail de l’écrivain que donne Proust à la fin de la Recherche ou celle que donne Camus dans son Discours de Suède. Pour celui-ci, on s’en souvient, l’écrivain a pour mission de parler pour ceux qui ne peuvent pas parler. Pour celui-là, l’écrivain doit demander à ses lecteurs s’il n’a pas trahi leur pensée. Tout au plus peut-il se vanter de les aider à voir plus clair en eux-mêmes.

            Le métier de nègre littéraire est, à en croire Éric Orsenna, un métier plein d’avenir, puisqu’il y a de plus en plus de gens qui veulent écrire des livres et de moins en moins de gens capables d’en écrire. Cette inflation condamne donc souvent les nègres à travailler vite et mal, mais ceux-ci ne s’inscrivent pas moins dans la lignée de Socrate. Bons ou mauvais, excellents ou exécrables, ce sont, tous autant qu’ils sont, des accoucheurs.

            Ou des accoucheuses. Le nom de Sophie Blandinières ne vous dit peut-être rien, mais vous avez certainement croisé sa prose d’une façon au d’une autre, puisqu’elle a prêté sa plume à des gens aussi divers que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot — et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms. Elle explique ici comment le métier de nègre, si dédaigné soit-il, est finalement le meilleur moyen de devenir écrivain pour tous ceux qui ont peur (et meurent d’envie) de devenir écrivain.


Comment s’organisent les rapports avec les gens à qui vous prêtez votre plume ? Suivez-vous un « protocole » ?

 

Tout le monde croit que ma fonction est en gros celle d’un dictaphone. Mais les gens pour qui j’écris n’ont au départ aucune idée. Ils ne savent pas ce qu’ils vont dire. Ils ne savent pas ce qu’ils doivent dire. Même les politiques n’ont pas d’idée préconçue lorsque j’arrive pour mener les entretiens. C’est moi qui conçois, élabore, organise chaque ouvrage. Les intéressés m’accordent leur confiance au départ. Ils n’interviennent qu’à la fin, lorsque je leur livre l’ouvrage — ou, tout au moins, un certain nombre de chapitres — pratiquement terminé.

            Les entretiens conduisant à l’élaboration de l’ouvrage peuvent être disséminés sur des périodes plus ou moins longues, parfois sur plusieurs mois. Mais la rédaction proprement dite ne dépasse jamais quelques semaines. Il m’est arrivé d’écrire un livre en quinze jours, et de produire 110000 signes en une seule nuit. Mais je ne sais pas comment j’ai pu établir ce record. Je ne pourrais plus faire une chose pareille aujourd’hui.

            Le plus important est évidemment la rencontre initiale. Je m’arrange toujours pour que les choses se passent bien, mais il a pu y avoir une ou deux exceptions. J’ai refusé une affaire qui sentait vraiment mauvais et qui m’aurait mise dans une situation délicate et dangereuse. Je risquais d’être confondue, comme le héros du film de Polanski Ghostwriter, avec la personne à laquelle j’aurais prêté ma plume (soit dit en passant, c’est le seul aspect du film qui m’a semblé toucher à la réalité du métier de nègre — tout le reste m’a paru bien creux). Et il y a eu le cas Dechavanne. Il voulait faire un livre qui n’aurait été que le prolongement du personnage qu’il joue à la télévision. Il voulait continuer de faire le bouffon. Mais il a senti que je voulais, moi, qu’il joue sincèrement le jeu… Il est allé dire à l’éditeur qu’il me trouvait très bien, mais qu’il se sentait mal à l’aise face à moi, ce que je savais déjà. On lui a ensuite proposé les services de Jean-François Kervéan, mais je ne sais pas très bien si cela a abouti.[1]

 

Combien gagne un nègre ?

 

Beaucoup de gens croient que le métier de nègre littéraire est un métier facile et bien plus rentable que celui d’auteur. Ils ont tort. Pour Négresse, à mes débuts, j’ai reçu 2000 euros. Aujourd’hui, je reçois une avance et 1% de droits d’auteur ; cela va de 6000 euros lorsqu’il s’agit de gens peu connus — j’accepte une pareille somme quand j’ai le sentiment de jouer le rôle d’un écrivain public — à 15000 euros, pour ce roman que j’ai écrit et qu’il a fallu raconter en urgence, pour qu’il puisse en parler à des journalistes, à celui qui était censé l’avoir écrit mais se faisait une coquetterie de ne pas le lire.

 

Restez-vous en rapport avec les gens à qui vous prêtez votre plume et les relations que vous avez avec eux évoluent-elles au fur et à mesure que s’élabore « leur » livre ?

 

98% des gens connus pour lesquels j’écris aspirent à me mettre en sommeil une fois que le livre est sorti. Une exception : Patricia Kaas. Elle avait demandé que je sois invitée dans l’émission qui lui était consacrée par Michel Drucker et aujourd’hui encore, elle continue de parler de moi. Cette fille de mineur — originaire de Forbach — s’attache à reconnaître le travail des travailleurs de l’ombre. Elle s’est toujours comportée de façon irréprochable.

            Mais il arrive que de belles histoires se terminent un peu moins bien qu’elles n’avaient commencé. J’avais interviewé Charles Berling pour la version papier du magazine Ushuaïa, qui proposait toujours un portrait en dernière page. C’est moi qui avais voulu l’interviewer. Son travail m’intéressait. Je me souvenais de Ridicule ; il jouait dans Fin de partie de Beckett ; il avait monté Caligula (même si, reconnaissons-le, le théâtre de Camus n’est pas ce que Camus a fait de mieux…). Je l’ai rencontré au Fouquet’s, et j’ai pu vérifier qu’il aimait les mêmes auteurs que moi et découvert que sa famille, comme la mienne, venait d’Afrique du Nord. C’était au moment du cinquantième anniversaire de la mort de Camus. Je l’ai alors nourri de textes de cet auteur que j’aime et que je connais bien. Tant et si bien que je suis allée voir mon éditrice chez Flammarion pour lui dire : « Je sens qu’il y a un livre à faire sur Charles Berling et l’Afrique du Nord et Camus. Je ne sais pas très bien quoi. Mais je sens qu’il y a quelque chose. » Un contrat a été signé à partir d’un texte où j’avais surtout fait travailler mon imagination. Aucun délai n’était mentionné.

            J’ai donc vu régulièrement Charles. Nous échangions photos et textes. Un jour, il en est venu à me parler de sa famille. Et du secret de famille. Du sang marocain qui coulait dans ses veines.

            J’ai senti que le sujet du livre était là, mais que livre ne devait pas se limiter pour autant à cette histoire. Il fallait que s’y dessine aussi l’histoire du Maroc il y a cinquante ans.

            Charles m’a alors montré un texte magnifique qu’il avait écrit le jour de la mort de sa mère, et qui m’a amenée à lui dire — injonction un peu paradoxale, on en conviendra, de la part d’un nègre : « Tu sais écrire. Écris ! » Alors a commencé à se dessiner, quoique de façon encore très vague, une répartition des tâches entre nous. Il a décidé un jour que je devais me mettre en scène. Je déteste cela. Le lecteur ne me connaît pas. L’autopromotion d’un nègre est doublement ridicule. Mais Charles a insisté.

            Je sentais que ce système était foireux. Mais je me suis exécutée. L’éditrice me confirme que le résultat est foireux. Et nous étions dix jours avant le Bon à Tirer. Je prends un café avec elle dès le lendemain matin. « Il faut que tu disparaisses », me dit-elle. Moi, je veux bien disparaître, mais si je disparais totalement, les textes de Charles ne sont pas assez longs pour constituer un livre. Inversement, si j’injecte « anonymement » ma prose dans la sienne, il refusera, car il ne veut pas que les gens pensent qu’il a un nègre. Alors me vient l’idée de réécrire toute ma partie et de projeter, derrière la voix de Charles, le décor, l’enfance de sa mère. Et d’ajouter une préface dans laquelle j’explique que le nègre était inutile, et qui commence par la phrase : « Finalement, j’aurais pu m’en aller. » J’ai tout refait en cinq jours.

            Les choses sont devenues plus compliquées quand Charles a décidé de faire un film à partir de son livre — de fait, il avait déjà l’idée de raconter l’histoire de sa mère au cinéma avant que nous n’écrivions Aujourd’hui maman est morte[2] — et m’a demandé de collaborer à la rédaction du scénario. Les choses sont devenues plus compliquées parce que j’ai bien senti qu’il m’avait trop vue, parce que c’était l’histoire de sa mère. Alors il m’a démise de mes fonctions, mais sans jamais me le dire clairement. Je me suis sentie dérangeante comme un nègre — le nègre qu’on laisse à la porte.

 

Est-ce que le fait d’écrire pour les autres vous a révélé des choses sur vous-même ?

 

Oui. Le fait d’écrire cachée m’a libérée, autant que peut le faire une psychanalyse. J’ai découvert chez moi un côté bonne sœur, assez abominable d’ailleurs. Un désir d’aider l’Autre, de prendre en charge sa souffrance. Peut-être y avait-il déjà depuis longtemps en moi ce trait de caractère, mais je n’en étais pas consciente.

            Il faut aussi que je vous dise que j’avais décidé, à quinze ans, que je n’écrirais jamais. Je trouvais que tout ce qui se publiait était dépourvu de sens. J’avais trop lu de grands écrivains. Et aujourd’hui encore, j’ai toujours mon serment qui me trotte dans la tête. Mais, d’une certaine manière, la vie m’a rattrapée, m’a obligée à faire ce que je sais faire le mieux. L’Autre justifie que j’ose écrire. Et je ne suis pas seulement la forme. Je mets quelque chose de moi tout le temps.

 

Êtes-vous, inversement, amenée à employer des mots ou des formules que vous n’emploieriez jamais vous-même spontanément ? Des vulgarités, par exemple ?

 

Des vulgarités, non, mais des ringardises. Quand j’écris pour des hommes politiques, je suis amenée à employer des termes techniques ou très châtiés qui ne font pas partie de mon lexique personnel. Mais pas au point de susciter en moi du dégoût. Au-delà de la question du vocabulaire se pose évidemment celle des limites. On me demande souvent : « Ferais-tu le travail que tu fais pour un Le Pen ? L’aurais-tu fait pour un Aussaresses ? » Évidemment non : je ne ferais pas ce travail pour quelqu’un dont je ne veux pas que la pensée soit diffusée. Je ne veux pas entrer dans une tête sale. Je veux bien, tout au plus, entrer dans une tête un peu sale pour la nettoyer en y mettant la mienne.


Propos recueillis par FAL

 

[1] Comme nous l’avons signalé plus haut, Jean-François Kervéan est, entre autres, le nègre attitré et — depuis quelque temps — officiellement reconnu de Michel Drucker. Une autobiographie de Christophe Dechavanne est sortie en 1995 sous le titre la Fièvre du mardi soir. Elle est aujourd’hui proposée sur Internet pour la somme de 0,01 €.

[2] L’ouvrage vient d’être réédité il y a quelques semaines dans la collection J’Ai Lu.

1 commentaire

Refuser d'entrer dans une tête sale, voilà qui est une jolie formule.